Editoriaux - Fiction - 31 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (41)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Fouillant dans un placard, le curé en sortit une bouteille de verre sans étiquette. Le regard du Russe s’alluma.
– De la pomme de terre. La dernière cuvée de Mathieu. C’est d’autant plus de circonstance ce soir.
Il remplit trois verres puis, après un court instant d’hésitation, il en remplit un quatrième. Il s’était rappelé que Fadi n’avait sans doute jamais bu d’alcool. Après réflexion, le jeune homme n’interpréterait pas cela comme une offense à ses croyances. D’autant qu’il ne voulait pas qu’il se sente exclu. Sybille et Vassili vidèrent le leur d’un trait. Puis le père les remplit à nouveau. Fadi trempa les lèvres dans le sien. C’était diablement fort.
Une sonnerie discrète retentit. Vassili sortit un téléphone de sa poche.
– L’ordre vient de tomber. Je suis rappelé à Saint-Pétersbourg.
Voyant les regards de Sybille et de Fadi levés vers lui, il eut un geste fataliste.
– J’emmène ceux qui ont besoin d’être sauvés.
– Amen, murmura l’abbé.

Tard dans la nuit, Fadi ne parvint pas à trouver le sommeil. Il quittait les siens pour toujours. Le jeune homme avait réussi à paraître maître et sûr de lui ce soir. S’il était certain d’avoir pris la bonne décision, il se prit à souhaiter revoir Tarek une dernière fois. Ou au moins lui écrire. Une lettre à la manière de ceux qui ferment une porte destinée à ne jamais être rouverte avant une très longue période. Sous la table, Vassili ronflait paisiblement. Il dormait du sommeil de celui que plus rien ne peut troubler, avec la conscience d’un homme qui ignore quand une telle occasion se présentera à nouveau. On aurait pu croire à sa sérénité sans la crosse du revolver qui brillait sous son oreiller. Son paquetage était fait en cas de départ précipité. Habitude que l’existence lui avait apprise, le lot des loups de guerre.
Un bruit dans la chambre de Sybille indiquait qu’elle ne dormait pas. Sans bruit, il s’approcha et colla son oreille sur le bois vermoulu de la porte. C’était le bruit des sanglots. Il toqua doucement. N’entendant aucune réponse, il entra, ce qu’il vit le déchira. Prostrée, elle pleurait. De pleurs lourds, incontrôlés, de larmes que rien ne peut endiguer.

Il s’assit sur le bord du lit et posa sa main sur son épaule, une main qu’il trouvait pataude et maladroite. Il n’y avait rien à dire car rien n’était justifiable ou quantifiable verbalement.
Elle leva les yeux vers lui. En la regardant, Fadi pensa à un animal blessé. Ses yeux écarquillés, son corps gracile secoué de spasmes, tout en elle n’inspirait que désir de protection. Elle n’avait plus personne au monde. Elle était seule. De son enfance et de sa jeunesse, elle n’avait connu que la misère et la peur. Elle qui avait dansé par-dessus les ravins mortels, arrivait au bout de ses forces. Elle rendait les armes ainsi que le font les soldats lorsque toute résistance est impossible.
– Je n’ai pas peur de mourir.
Fadi comprenait. Ce n’était pas cette crainte qui provoquait son désespoir, mais plutôt le sentiment bien plus dévastateur de l’injustice. Le commun des mortels ne peut dissocier mort et injustice, comme si la deuxième qualifiait la première. Mais c’était faux. Fadi le ressentait à présent. La mort était sans doute la plus belle des justices, elle remettait l’humanité à égalité ; c’était la donnée qui rendait le Vizir aussi vulnérable que le dernier des dhimmis. Elle était la seule préoccupation commune de leur espèce. Plus forte que la haine, plus inexorable que le plus inflexible des juges. Elle n’épargnait personne et avait même une fâcheuse tendance à s’acharner contre ceux qui la servaient le mieux.
– Et tu as raison car tu ne mourras pas, lui murmura-t-il, tu vas vivre. Nous allons nous battre pour cela. Tu dois vivre malgré eux, tu dois être heureuse pour prouver à tous ces fous qu’ils ont eu tort. Tu dois vivre pour Jean, qui n’en sera que plus heureux si la chose est possible là-haut.
– Tu penses qu’il y est ? Que ça existe, tout ça ?
En d’autres temps, le jeune homme aurait trouvé la question d’une naïveté consternante. Mais en cet instant, il reconsidérait la question. Car au fond des ténèbres, lorsqu’il n’y a plus rien à espérer, ce sont ces questions d’enfants que les adultes se reposent davantage chaque jour et dont les vieillards font une obsession. Parce qu’ils ont toujours besoin d’être rassurés. Le scepticisme qu’il ressentait à propos de la Foi de son père s’effaçait comme par enchantement devant cette question désespérée. Oui, Fadi pouvait affirmer qu’il croyait en Dieu au moins quelques secondes par jour. C’était aussi un acte de liberté. Appeler miracle ce que d’autres qualifieront de hasard. Ceux-là n’ont jamais connu la guerre, ils ne savent plus rien à force de tout connaître. C’était ce qu’il tenta d’expliquer à Sybille avec des mots maladroits et hésitants. S’il doutait fortement de la portée de ses paroles, il s’apercevait qu’elle l’écoutait et que ses pleurs s’étaient calmés. Il se retint de la bercer. Elle tendit les bras.
Ils restèrent un long moment ainsi. Il n’y avait rien de sensuel dans ce contact, Fadi en avait conscience. Simplement le besoin de sentir un cœur battre à quelques centimètres du sien. Étreindre un corps vivant après cette journée environnée de morts. Ils en avaient besoin tous les deux. L’amour créé par deux corps qui se rapprochent dans une tentative d’appeler un sentiment qui semblait avoir déserté ce monde. Simplement pour se prouver que la vie continuerait demain.
– Jean ne méritait pas de mourir comme cela. Elle avait murmuré, le visage enfoui dans le creux de l’épaule de Fadi. Il n’a jamais professé la haine ou la mort envers qui que ce soit.
– Je suis certain qu’il savait comment tout cela finirait. Je l’ai lu dans ses yeux lorsqu’ils… lorsqu’il est mort. C’est horrible à dire mais il a eu la sortie qu’il méritait. Ils l’ont reconnu comme un ennemi car c’est ce qu’il était pour eux.
Elle le fixait de ses grands yeux ouverts.
– De l’ennemi ? De ton frère, Fadi. Tu serais capable de le combattre ?
La question ne le surprit pas. Elle lui fit néanmoins l’effet d’une lame empoisonnée dans sa chair. Il ressentait les actes de son frère comme une malédiction. Autant sur Tarek que sur lui.
– C’est difficile à exprimer. Mais au fond de moi, je crois que non. J’ai passé ma vie à tenter de lui ressembler. Comprends-moi bien, c’était à lui qu’allaient la gloire, la reconnaissance et les honneurs. Dans chacun de ses actes, chacune de ses décisions, il honorait notre nom et faisait la fierté de mes parents. Moi, j’ai toujours eu l’impression de les décevoir. Non pas en étant moi, mais davantage en ignorant qui j’étais. Aujourd’hui, je mesure la chance que j’ai. Je touche du doigt la limite de ses qualités et j’entrevois à peine les possibilités qui s’ouvrent à moi. Tarek ne verra jamais plus loin que ses yeux, ne se fiera qu’à ce qu’il connaît ou plutôt ce qu’il croit savoir. Je ne peux lui reprocher ses actes, nos amis qu’il a tués avaient tenté de l’assassiner. Pire, ils ont essayé de renverser l’ordre pour lequel Tarek a juré devant Allah de mourir en le défendant. Il s’écarta d’elle pour la regarder bien en face. Je l’aurais infiniment plus méprisé s’il avait rompu son serment. Pourquoi reprocher à un homme des actes qu’il a commis en ayant l’intime conviction d’obéir à la Justice et non à ses pulsions ? C’est ce que je m’efforce de croire. Ton oncle aurait davantage condamné ceux qui ont introduit en lui cette fausse idée de ce qu’est en réalité la justice.
S’il avait complété sa pensée, il aurait dit que tuer Jean était sans doute son plus grand acte de bravoure. Car il avait surmonté sa pitié pour un homme non en raison de ses actions, mais bien à cause de ce qu’il représentait. Avec un certain recul, cela pouvait presque être admirable. Il se tourna vers Sybille, elle s’était endormie, la tête contre son épaule.
Avec toute la douceur possible, Fadi l’allongea délicatement et rabattit la couverture sur elle. Puis, sortant de la chambre, il s’installa dans un fauteuil devant la cheminée. Il passa ainsi le reste de la nuit à contempler le feu mourant.

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