Editoriaux - Le livre de l'été - 24 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (34)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

– Tu confirmes ce que l’on m’avait rapporté et je te remercie pour cet exposé franc et direct. Je sais que tes hommes et toi vivent de dures épreuves et que la Sublime Porte demande beaucoup de sacrifices à ses défenseurs.
– Seigneur, c’est notre devoir. Je te supplie de ne pas croire que c’est la compassion que je veux susciter chez toi. Nous avons tous fait don de notre vie à Allah et pour la défense du Califat. Il hésitait et choisissait ses mots avec soin. C’est pourquoi je me permets de te demander ceci : pourquoi n’avons-nous pas rasé le Ghetto ? En trois jours, nous pourrions en finir avec tout cela et connaître enfin la paix. Dans ta grande sagesse, pourquoi laisses-tu vivre les mécréants ?
Yacine continuait de le fixer avec bienveillance. Visiblement, Tarek ne l’avait pas froissé.
– Je m’attendais à cette question, mon moudjahidine. Elle s’est posée à de nombreuses reprises. Et avec l’aide d’Allah le Miséricordieux, je vais te répondre.

D’un geste large, il lui désigna la fenêtre dehors qui laissait le soleil envahir la pièce.
– Si tu te levais et regardais au-dehors, tu verrais un peuple uni, réitérant sans cesse ses marques de confiance et d’affection envers notre gouvernement, véritable et fidèle gardien de la parole d’Allah rapportée par Mahomet.
Tarek acquiesça mais ne répondit rien. Yacine plissa les yeux et continua son exposé.
– Dans toute cette population, ces dizaines de millions de croyants qui nous regardent avec foi, penses-tu que seulement un parmi dix mille ne se doute de la réalité que toi et moi nous vivons ? Évidemment non. Tu vois la violence et la guerre, mon moudjahidine. Quotidiennement, tu affrontes cette réalité inamovible. Il y aura toujours des hommes pour nous combattre et je ne te parle pas du Russe dont Allah et le Mur nous protègent. Non, je te parle de ce qui se trame en nos frontières, dans les recoins de nos ruelles, jusqu’à la porte même de ce bureau. L’orage approche, commandant. Rigoristes et réformistes s’affrontent en nos rangs et les débats prennent chaque jour plus d’importance. Une situation inédite mais pourtant logique. Les ferments de la contestation germent. Il en fut ainsi de toutes les révolutions dans chaque royaume. Le pourrissement ne vient jamais de la racine, contrairement aux arbres ; celui des royaumes commence bien dans les plus hautes branches. Et il est aujourd’hui inévitable puisque ce ferment d’insoumission, cet embryon de révolte a été fécondé par la paix. Parce que l’homme ne saura jamais se contenter de la paix. Et encore moins notre peuple. Notre foi se nourrit de la guerre et de la conquête. Sans le pilier du djihad, l’édifice que nous avons bâti menace de s’effondrer. Parce que l’homme cherchera toujours un exutoire pour cracher ses frustrations et libérer ses démons. Tu as cette chance d’affronter un ennemi réel et armé. Ici, les salons gémissent de colères et de conflits larvés que ces murs ont toujours plus de mal à étouffer.

C’était là de sombres paroles auxquelles Tarek ne s’attendait pas. Il n’était pas un politique et ne comprenait pas pourquoi le Vizir tenait tant à mettre à pied d’égalité cette guerre réelle qu’il vivait et quelques querelles de courtisans oisifs.
– Mais Excellence, ce djihad, tes hommes le mènent quotidiennement aux limites de la ville. Les mécréants menacent encore et peuvent mordre. Raison de plus pour les exterminer une bonne fois pour toutes !
– On croirait entendre Arbini et Fatah !
La tristesse se lut brièvement dans ses yeux.
– Oui, nos deux amis (qu’Allah les fasse entrer au Paradis) avaient le même raisonnement que toi, Tarek Saïf. Oh, bien sûr, le discours de notre regretté Scheik était davantage théologique, mais le fond reste le même. Et d’un point de vue théologique, ils avaient raison. Je vais, toutefois, te formuler une réponse que je leur ai maintes et maintes fois adressée.

Tarek avait du mal à croire ce qu’il entendait. Ces paroles le touchaient sans qu’il ne puisse en percevoir tout le sens.
– Je vois, à l’expression de ton visage, que tu ne saisis pas encore mon propos, cela va venir, ne t’en soucie pas. Yacine gardait cet air bienveillant.
– Écoute, si, comme le conseillaient Arbini et Fatah, j’avais exigé l’extermination totale de la population du ghetto, je nous aurais privés d’une source non négligeable de légitimité. Vois-tu, notre peuple est un troupeau de brebis. Elles doivent à tout prix rester soudées et groupées, autrement elles se jettent sottement dans le premier ravin. C’est pour cela qu’elles tolèrent bâton et chiens.
– Un troupeau a pourtant besoin d’un berger pour le guider et le protéger des loups à l’aide de bâtons et de chiens, rétorqua Tarek.
Yacine approuva.
– Tout juste, un troupeau endure tout tant qu’il se sait protégé des loups mais, si ces derniers disparaissent, ils n’obéiraient plus aux chiens. C’est bien là que se situe le point crucial. Bien sûr, nous avons le Coran, évidemment, nous tirons notre légitimité de la Loi Divine, mais crois-moi, si les mécréants venaient à nous vaincre, je ne donne pas dix ans à la foi du peuple.
– Mais la foi ne naît pas seulement de la peur, Excellence, elle est source de courage. C’est ce qui justifie notre lutte contre le chien russe. Avec le soutien d’Allah qui guide notre bras, nous ne craignons personne !
Yacine le regardait. Il était touché par la naïveté du moudjahidine qui se tenait face à lui. Mais il ne lui était plus permis de rêver. Cela est permis aux enfants et aux simples soldats. Il lui fallait voit l’envers du décor.
– Voyons, commandant, il nous faut regarder la vérité en face, l’Est ne sera jamais vaincu. Ce Mur nous protège davantage d’eux qu’il les protège de nous. Notre islam s’est imposé parce qu’il était porté par ce qui a toujours fait sa force : le glaive victorieux ! Dans l’imaginaire des mécréants du Ghetto, l’Est représente un refuge, un foyer d’espérance pour tous les mécréants. Leur armée est tout aussi puissante que la nôtre et ils ne souffrent pas de nos maux car, comme nous par le passé, ils savent ce qu’ils défendent et ont encore en mémoire ce qu’ils ont perdu. Leurs rêves sont peuplés de ces terres que nous leur avons prises et qu’ils appellent dans leur sommeil.

Tarek pâlit, il pensait au vieux fou qu’il avait exécuté. Comme il ne répondait rien, le Grand Vizir continua.
– En face, ils savent qui ils sont et croient en quelque chose. Ils ne se perdent pas dans des calculs sordides de petits fonctionnaires accrochés au pouvoir. À peine nés du chaos, nous allons nous entre-dévorer. Pourquoi croyez-vous que je tiens à maintenir cette rébellion indigente en nos murs ? Parce qu’elle nous rend plus forts. Nous ne pouvons permettre de laisser nos gens se questionner. Nous devons paraître invincibles et leur montrer un ennemi visible. Le Russe est trop lointain, désormais il n’effraie plus que l’imagination populaire. C’est pour cela qu’il nous faut les maintenir dans l’illusion que des bandes de voleurs sont à leurs portes sans qu’ils ne doutent un seul instant de notre supériorité. Comment un pouvoir peut-il se faire accepter sans assurer à ceux qui subissent son joug qu’ils n’ont pas d’autre choix que de le porter ?
– Mais, Excellence, si certains de tes serviteurs contestent ton autorité, pourquoi ne pas les châtier plutôt que de les divertir avec une bande de rebelles faméliques ?
– Mais parce que si je devais me débarrasser de tous les contestataires, je serai bien seul en ma demeure. Oui, j’ai pensé à une purge. Lorsque j’ai reçu cette charge des mains du Commandeur des Croyants, je jugeais durement mon propre père. Je ne comprenais pas pourquoi il subissait les calculs de petits bureaucrates retors sans rien changer. Et puis j’ai parcouru l’étendue de la corruption humaine. Tout ce que Youssouf Arbini et Abou Fatah ne pouvaient voir. La victoire n’appartient qu’à celui qui lutte et cela fait bien longtemps que nous avons cessé de combattre réellement. Comme des lions repus, nous avons laissé les hyènes se nourrir de nos proies. Maintenant, nous sommes encerclés par leur progéniture. C’est bien pour cela qu’il nous faut maintenir un ennemi en vie ! Ne serait-ce que pour occuper les charognards.

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