Editoriaux - Fiction - 11 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (21)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

– Et c’est ça, que le califat a voulu nous faire oublier ? Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas l’avoir transmis ?

– Parce qu’ils ont conscience du danger que cela représente. Je ne leur fais aucun reproche. Cette absence de transmission, cette volonté d’arracher l’Homme à ses racines pour le refaçonner, cette iniquité, cette injustice profonde, nous nous la sommes déjà imposée bien avant vous. Et sans l’aide de personne. Notre liberté et notre savoir ne nous ont été d’aucun secours face à la froide détermination d’une poignée de héros, de martyrs et de fous. Nous sommes morts parce que nous ne nous trouvions plus de raisons d’exister. Vous pensez que nos ennemis nous haïssent ? Que nous sommes aujourd’hui victimes de leur mépris et de leur violence ? Ils ne pourront nous haïr autant que nous nous sommes haïs. Ils ne parviendront jamais à nous mépriser autant que nous nous sommes méprisés nous-mêmes. Ils sont venus nous achever avec notre adhésion la plus totale et la plus naturelle.

La voix de Jean ne trahissait aucune faiblesse, ferme et tranquille, elle s’imposait aux oreilles de Fadi comme un constat d’autorité et de certitude. Loin de le libérer, Jean ne faisait qu’accentuer le trouble dans son esprit. Il tentait de voir clair dans tout ce qu’il assimilait. Traquant la moindre faille dans une rhétorique brillante mais qui l’éloignait irrémédiablement des siens, qui l’arrachait à une vie qu’il avait beau subir mais qui était sienne. Fadi pensait au sheik Arbini, à son implacable logique. Les deux camps qui s’opposaient étaient clairs à ses yeux. Deux idées opposées, deux forces contraires qui l’étouffaient et l’écrasaient. Il se voyait déchiré entre ses deux univers. Fadi commençait à saisir la dureté du choix qu’on voulait lui imposer. Du moins saisissait-il la conclusion du raisonnement qui se formait dans son esprit :

– Comment vous dire ? J’ai parfaitement conscience du mensonge dans lequel nos compatriotes grandissent. Je ne supporte plus de voir les gosses dont je m’occupe ânonner le Coran à longueur de journée et de voir leurs cervelles formatées par une seule pensée et une seule source. J’ai le sentiment que chaque page que je lis sur vos livres m’éloigne un peu plus des miens. Je ne parviens plus à partager leurs joies et leurs inquiétudes. Je me sens comme…

– Un miséreux qui apprend qu’il aurait dû naître riche mais que des voleurs auraient spolié avant sa naissance, compléta Jean.

Fadi se tut et se prit la tête dans les mains. La joie profonde qu’il avait éprouvée jusqu’à présent céda devant un abattement violent.

– Ne vous lamentez pas sur votre sort, Fadi. Votre famille est tout autant victime que vous.

– Des victimes ? Mais ma famille est du côté des voleurs. Fadi criait à présent. Mon frère Tarek massacre les vôtres, ma mère applaudit de les voir se faire égorger, mon père approuve le sort qui leur est fait. Et tous ces professeurs qui légitiment doctement cette haine en soutenant que tous les mécréants doivent mourir, et au nom de quoi ? Je ne veux plus participer à ça. Vous saisissez ? Ou alors il aurait fallu que je ne vous rencontre pas.

– Mais mon cher, avez-vous seulement considéré le chemin que vous avez parcouru depuis notre première rencontre ? Ce n’est pas le hasard qui vous a conduit ici, Fadi, je ne crois pas au hasard. Pas là, du moins. Jean s’était approché de lui et posa sa main sur l’épaule du jeune homme. Mais n’oubliez jamais ceci. Personne, dans votre monde, n’a eu accès aux connaissances qui sont aujourd’hui les vôtres. Soyez reconnaissant de ce que vous offre la vie. Je ne crois pas au hasard, Fadi, au risque de me répéter. Le monde est trop bien ordonné et les hommes trop chaotiques pour que cela crée des mouvements neutres. Appelez cela le destin ou la Providence, mais cessez de croire que ce que vous vivez n’est le fruit de rien.

Le vieillard avait rapproché un fauteuil de celui du jeune homme et s’assit. Il regardait ailleurs, les yeux perdus dans le vague.

– Je vais vous faire une confidence. Il y a quelques semaines, j’étais désespéré. Je regardais cette bibliothèque et m’étais convaincu qu’elle ne profiterait jamais à personne. J’étais certain de mourir seul, sans avoir réellement lutté. Oh, bien sûr, vous l’aurez deviné, j’ai des amis de l’autre côté du mur, mais lorsque je me risquais à jeter un œil dehors et que je voyais cette foule d’esclaves qui vaquait à ses occupations, cette masse qui a appris à ne plus réfléchir, qui gobe ce qu’on lui dit de gober sans s’interroger, en n’ayant jamais eu la curiosité de se dire que, peut-être, une autre vérité existe, je peux vous affirmer que j’étais au fond du gouffre. Et puis, un soir, un jeune homme s’est réfugié chez moi. Hagard, apeuré et profondément ignorant. Pourtant, plus que la peur, j’ai senti chez vous ce désespoir né d’une soif inassouvie car inconnue. Ce soir-là, j’ai eu la certitude que je pouvais vous faire confiance. Parce qu’on ne coupe pas la main qui nous nourrit. J’ai eu l’intime conviction que vous ne me trahiriez pas car j’ai compris que vous étiez ce genre d’homme qui ne se trahirait jamais.

Fadi ne l’écoutait qu’à moitié. Il le regardait comme s’il avait parlé une langue étrangère. Il avait cette étrange sensation de flotter au-dessus de son corps. Le jeune homme ne sentait plus la torsion de ses tripes ni la mélancolie de son cœur. Il ne sentait plus que son âme. Alors, il parla. Sans aménité ni fatalisme. Cela résonnait davantage comme un constat neutre :

– Vous voulez m’arracher à mes croyances et à ma famille. Vous essayez de m’écarter de notre monde en sachant pertinemment que cela m’élèverait contre les miens. Vous ne me donnez qu’une moitié d’alternative : me retourner contre ceux que j’aime pour une cause que je ne connais pas. Tout cela au nom d’un pays et d’une identité disparus. Vous demandez à un amnésique de mourir pour des souvenirs auxquels il a été forcé de renoncer. Tout ça au nom de la liberté ? Vous avez vu ce que les hommes en faisaient ? Pourquoi leur donner les armes pour qu’ils s’entretuent à nouveau ?

– Pour une seule et unique raison, mon ami. Parce que je vous laisse le choix. Je vous offre cette suprême liberté. Pour la première fois de votre jeune existence, vous avez les armes et la capacité d’exercer un jugement d’homme libre. Cela peut paraître dérisoire, en comparaison de ce en quoi vous devrez sans doute renoncer, car c’est malheureusement le tribut de l’homme libre. Mais vous devez me croire, mon seul objectif a été de vous élever, non de vous éduquer. On ne peut rien attendre d’un homme qui s’ignore tout comme on ne peut ordonner à un paralytique de se lever et d’emporter son brancard, à moins d’être le Messie.

– Mais merde, Jean, pourquoi vous vous battez ? C’est trop tard ! Vous avez perdu et le califat a gagné ! Pourquoi vous restez ici ?

– Parce qu’il est trop tard, justement. Trop tard pour fuir et pour nous défendre. Qu’est-ce qui me motive à rester ? J’avoue que je l’ignore. Du moins, je l’ignorais avant de vous connaître. Réflexe de vieillard, sans doute. Je répugne à abandonner mes biens.

– Mais si vous restez, vous allez mourir !

– Nous allons tous mourir Fadi, comme vos chefs, vos empires et vos règles, comme les enfants dans le ventre de leur mère. Mais nous refusons de voir le souvenir disparaître. Il y a pire que la mort Fadi, bien pire. Il y a l’oubli. Et cela, jamais je ne l’accepterai, jamais. Je crierai la vérité partout, je continuerai à la clamer sur l’échafaud ou sur mon lit de mort. Je vous l’ai dit Fadi, je suis un survivant. Un survivant qui lutte pour sa vie ; à cette différence que la mienne n’est pas ici (il désigne sa poitrine), mais plutôt derrière moi. Je ne suis rien de plus que ce que je vous ai déjà affirmé. Mes livres sont tout ce qui me rattache à mon existence qui tire à sa fin. Je ne suis pas immortel, un jour je disparaîtrai et tomberai dans l’oubli. Cela, je l’ai accepté depuis bien longtemps. Ne vous préoccupez pas de savoir ce qui importe peu. Vous comprendrez bien assez jeune que de tous les effrois, la mort est sans doute l’un des moindres. Ne limitez pas votre réflexion avec cette idée de fin inexorable car, justement, elle l’est.

Le vieillard se calma subitement. Baissant les yeux, il souriait étrangement.

Perdu dans ses pensées, il murmura :

– Et puis, pour bien vivre, ne faut-il pas être prêt à mourir ?

Puis il sembla refaire surface. Ses yeux se rallumèrent et il toisa le jeune homme comme un juge s’apprêtant à rendre une sentence.

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