Agriculture - Editoriaux - Société - 8 août 2019

La mort des paysans, c’est la fin de la France

Faut-il encore parler de « paysans » ? On les nomme souvent « agriculteurs », « producteurs agricoles », « chefs d’entreprise ». Productivité avant tout !

Ainsi, les éleveurs ne seraient plus que des producteurs de viande. Moi-même, quand je suis arrivé dans mon hameau, ce dernier était des plus bucoliques. Maintenant, avec les énormes « stabu » qui ont poussé comme des champignons, j’ai l’impression de vivre dans une usine à viande.

Les « agriculteurs » (donc) sont devenus, en fait, des citadins comme les autres. Enfin, presque… Car, souvent, il leur manque pas mal d’attraits qui caractérisent la vie en ville : les boutiques, l’agitation de la rue, la foule, les « loisirs » de sorties, les vacances… Il est vrai que ces petits patrons travaillent tous les jours de l’année, et parfois jusque dans la nuit. Et souvent pour un revenu précaire, des dettes grandissantes, une précarité angoissante, des contrôles européens ubuesques – la contre-partie des primes et des prêts bancaires.

En une génération, non seulement la réalité économique et sociale de la « paysannerie » a été bouleversée, mais les mentalités ont aussi changé, au point qu’il est difficile de distinguer, dans les goûts, un jeune paysan d’un jeune citadin. Car la diffusion exponentielle de la « culture » « jeune », via la radio, la télé, Internet, etc., a produit le même résultat qu’en ville : la disparition des traditions dites « folkloriques », de la chanson française traditionnelle, au profit des « musiques » électroniques et de la sous-culture américaine. Les fêtes, les célébrations (baptêmes, mariages, etc.) sont maintenant animées par des DJ et ressemblent de plus en plus à des virées en boîte (hormis pour les anciens, de plus en plus nombreux, qui optent pour des soirées « rétro » : les générations, ici comme ailleurs, ne se rencontrent plus). Et ne parlons pas des familles éclatées et recomposées.

L’abbé du village me faisait remarquer que cette région du Cantal était, dans les années 60, l’une des plus conservatrices, dans le domaine religieux, et les messes drainaient les foules, sans compter les diverses fêtes de saints et les pèlerinages locaux. Maintenant, on a très peu de monde, sauf pour les enterrements.

Quant à la cuisine, certes, on mange mieux à la campagne, et des mets plus authentiques et variés, ne serait-ce que parce qu’on y possède des jardins potagers et qu’on y pratique la chasse ou la cueillette. Mais la fourgonnette de plats cuisinés et congelés parcourt fréquemment les routes vicinales, les robots culinaires abondent et les obèses y sont aussi nombreux qu’ailleurs.

Après la guerre, la paysannerie a été sacrifiée sur l’autel de la modernité économique. Mais c’est toute une civilisation qui a disparu et, partant, la mémoire multimillénaire de notre nation. L’Union européenne a été dominée par des pays libéraux. Ces États n’ont jamais beaucoup aimé la France paysanne. Pour les marchés mondiaux, du reste, et selon la logique de la division planétaire du travail, l’Europe (dont la France, en première ligne) n’a plus vocation à nourrir la population. Les tonnes de viande américaine y suffiront.

Nous assistons ainsi à la fin d’un univers, celui qui nous a légué une identité, à laquelle nous, Français, sommes attachés comme par une artère vitale.

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