À 93 printemps, Gisèle Halimi, avocat féministe, a tiré son ultime révérence, ce 28 juillet dernier. L’occasion de faire le point sur ce que le de combat fut et ce qu’il est devenu. Car à l’époque, le « féminisme » est plus un apostolat qu’une rente de situation. Née d’une mère séfarade et d’un père berbère, la jeune Gisèle apprend tôt ce que l’émancipation féminine peut signifier à l’époque, surtout en Tunisie. Elle fait une grève de la faim pour ne plus avoir à ranger la chambre de ses frères qui, éternels cancres, ne sont pas exactement des bêtes de concours universitaires.

Pourtant, elle obtient le droit de lire, alors que ses parents ne lui parlent que de trousseau pour fille à marier à un possible barbon, avant de prêter serment au barreau de Tunis, sous les yeux éblouis de son père, finalement fier de ses incartades. Voilà qui peut former une femme.

Dans la foulée, Gisèle Halimi se lie d’amitié avec Habib Bourguiba, leader d’une Tunisie libre en devenir. Elle se veut l’avocat des peuples dominés contre les peuples dominants. On peut le comprendre ; c’est l’époque qui veut ça. D’une indépendance l’autre, elle défend celle du voisin algérien, quitte à rencontrer deux généraux. Massu durant la bataille d’Alger en pleine polémique sur la torture, ce dernier lui assurant : « Croyez-moi, pour avoir des renseignements, c’est efficace », tel que relaté à l’occasion de ce dernier entretien, accordé par la défunte, au Monde, le 22 septembre 2019.

Puis qui, toujours selon la même source, l’écoutant plaider la grâce de condamnés à mort du FLN, hésite entre « madame » et « mademoiselle » avant de se rendre compte que, l’ayant « froissée », s’adresse à elle en ces termes : « Veuillez entrer, je vous prie, Maître. Asseyez-vous je vous prie, Maître. Je vous écoute, Maître. » Dans les deux cas de figure, elle écoute, décrit, sans forcément condamner, se contentant d’évoquer l’esprit de l’époque.

Bref, ce féminisme n’a que peu à voir avec son actuel homologue. Gisèle Halimi veut l’indépendance tunisienne ? Elle l’a. Elle se bat pour celle de l’Algérie ? Elle l’obtient. Elle milite pour que le viol soit qualifié de « crime » et non comme simple « délit » ? Le droit français lui donne heureusement raison. Il faut dépénaliser l’avortement ? Elle finit par faire entendre sa cause et gagne sur toute la ligne.

Soit toute la différence entre revendications, alors limitées, et tocades, aujourd’hui illimitées. Ou de l’art de savoir s’arrêter. La perfection n’est pas de ce monde : saint Ignace de Loyola le savait plus que personnee, persuadé que l’imitation du Christ était plus objectif mystique à souhaiter que but tangible à atteindre. Dans le même registre, Gisèle Halimi demeurait aussi dans la sphère du possible.

Voilà peut-être pourquoi les hommages qui lui sont aujourd’hui rendus sont si tièdes, au-delà des minauderies de circonstance. Ainsi, ayant estimé avoir gagné la bataille du féminisme, elle participa, en 1999, à une guerre autrement plus rude, ne bénéficiant pas là du soutien de ses habituel goumiers médiatiques, en prenant fait et cause pour la création d’un État palestinien digne de ce nom, tout en présidant à la création du premier mouvement antimondialiste un tant soit peu sérieux, ATTAC, avant que ce dernier ne se dilue en une sorte de brouet écolo-sociétal, avant de manifester son opposition à la guerre menée par l’Europe et l’OTAN contre la Serbie, en 1998.

En un mot comme en mille, cette femme fut aussi, et ce, à sa façon, une grande dame. Après, on a toujours le droit de préférer Alice Coffin à Gisèle Halimi, et Bécassine à Antigone.

29 juillet 2020

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