Editoriaux - Réflexions - Société - 16 juillet 2019

La civilisation française ne se réduit pas à la puissance

Quel rôle mondial doit jouer notre pays, dans les conflits actuels et à venir qui agitent le monde ? Les armes sont-elles le seul argument pour se faire respecter et entendre ? Suffit-il d’être « fort » (et notre puissance militaire n’est, somme toute, que relative, voire insuffisante face aux nations-continents que sont l’Amérique, la Russie et la Chine) pour être respecté ? Le poids et la valeur de notre civilisation ne sont-ils pas aussi les garants d’une voix, qui se doit d’échapper aux lois cyniques qui se présentent comme la « pensée unique » d’un monde matérialiste ? N’avons-nous pas autre chose à proposer qu’un fonctionnalisme économiste et militariste, qui nie l’homme ?

La grandeur, comme la justice, se mesurent-elles à la puissance déployée, à la « force mécanique », comme disait de Gaulle ?

Une armée peut en écraser une autre et être elle-même, par l’engrenage fatal propre à l’Histoire, anéantie à son tour. Des empires ont passé, mais ceux d’Alexandre, de Rome, de Grande-Bretagne, d’Espagne, d’Allemagne, de la France napoléonienne, ne sont finalement rien à côté de Diogène (ou Zénon, Épicure, Platon ou Pyrrhon), de Sénèque ou Plotin, de Shakespeare, de Cervantès, de Schubert, de Stendhal ou Chateaubriand… Les Cités des hommes transitent ici-bas, seule l’Intelligence demeure.

Actuellement, comme toujours, les maîtres du monde s’empoignent. Ou plutôt, le super-maître américain se livre à des jeux de mains, ou d’échecs, avec des barons récalcitrants, plus ou moins petits, mais coriaces et redoutables. Russie, Iran et Corée du Nord regimbent à la domination du dollar roi.

Soit. On peut comprendre certaines considérations géopolitiques. Les nations n’ont pas d’amis mais des alliés, ou des adversaires, plus ou moins mortels. De Gaulle lui-même, en pleine guerre du Vietnam, n’hésita pas à reconnaître la Chine maoïste ou à se rendre à Phnom Penh, en 1966, pour rappeler ces évidences. L’indépendance, seule, est désirable.

Toutefois, on assiste, depuis quelques années, à une résurgence d’anciennes maladies que l’on croyait éradiquées. On voit des « idiots utiles » soutenir l’un, caricaturer l’autre, se ruer chez l’ami, et honnir l’ennemi, comme s’il était le diable incarné. On entend de drôles de propos : la société nord-coréenne serait parfaite, on y trouve en abondance des techniciens efficaces, les rues sont propres, tout le mode est guilleret et adore le chef, et, last but not least, la « déprime » y serait absente (à charge d’inventaire exhaustif !). Quant à nos « amis » les Américains, qui, la Bible dans une main, les missiles dans l’autre, portent la « démocratie » à la planète entière, avec leur mode de vie, ils seraient les champions de la liberté et proposeraient le modèle par lequel nous pourrions être heureux : le libéralisme, la richesse à la portée de toutes les volontés, un productivisme sans scrupule et un optimisme digne de Mickey Mouse.

Dans les deux cas, notons-le, la littérature, la poésie, l’art et tout ce qui relève de l’« inefficacité » productive sont, soit considérés comme inutiles, voire nocifs, soit considérés comme divertissement (entertainment), acceptable s’il rapporte.

La civilisation européenne, dont nous sommes, a toujours considéré que l’essentiel de la vie résidait dans la profondeur de la pensée, alliée au cœur. La mélancolie, le sentiment tragique de la vacuité des choses, le regard nostalgique ou tendre sur la fragilité de l’existence ruinée par le temps font partie de notre être. Et nous sommes entrés dans une ère où la pesanteur de la matière imbécile écrase l’Esprit. Malheur au monde qui oublie de rêver !

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