Editoriaux - Entretiens - 31 mai 2019

José Meidinger : « Pouchkine et l’Alsace, c’est toute une histoire ! »

Comment vous est venue l’idée de ce documentaire ? Remettre à l’honneur la figure d’Alexandre Pouchkine. Célébrer aussi votre chère Alsace, même si le baron d’Anthès, qui tua le poète russe en duel, était un officier alsacien ? Ou tout cela à la fois ?

J’ai découvert cette histoire quand ma famille s’est installée à Soultz, près de Mulhouse. Certes, mon père ne revenait pas, comme le baron d’Anthès, de la cour impériale du tsar de toutes les Russies – et nous n’avions pas hérité de château à Soultz –, mais j’imaginais volontiers qu’un jour, je raconterais cet épisode qui avait bercé mon enfance. Pendant plusieurs années, j’ai filmé pour France 3 mes compatriotes alsaciens du bout du monde, comme Anne Spoerry, Mama Daktari « Flying Doctor » au Kenya au pied du Kilimandjaro, ou Mgr Maurer, évêque de Saint-Pierre-et-Miquelon. Une fois à la retraite, j’ai voulu me consacrer à ces personnages historiques alsaciens, parfois méconnus, comme Victor Schœlcher, qui a aboli l’esclavage, ou l’amiral Bruat, de Colmar, qui a « pacifié » l’archipel polynésien, ou encore Frédérique Brion, le premier grand amour de Goethe. Mais c’est avec un autre poète, Alexandre Pouchkine, que je commence cette série, non pas pour dédouaner l’Alsacien qui l’a tué en duel, mais pour rendre hommage, réhabiliter, en quelque sorte, « l’ombre glorieuse du grand poète » que célébra Dostoïevski lors de l’inauguration de son monument à Moscou.

Vous interrogez l’arrière-arrière-petit-fils d’Alexandre Pouchkine, lequel déplore que son nom soit désormais celui d’une chaîne de cafés de luxe, façon « authentoc », établis aux USA et même dans les Émirats arabes unis. Ces gens-là salissent tout, décidément. C’est à désespérer, non ?

En fait, c’est l’immense succès de la chanson « Nathalie », de Gilbert Bécaud (« Après le mausolée de Lénine, on ira au café Pouchkine »), qui a donné l’idée à un investisseur franco-russe de développer une chaîne de cafés Pouchkine. À Paris, au rayon pâtisserie du café Pouchkine, place de la Madeleine, on y trouvera même des « pouchkinettes » que les gourgandines, accompagnées de leur d’Anthès parisien, viennent savourer au grand dam d’Alexandre, son arrière-arrière-petit-fils que nous avons rencontré à Bruxelles… « Sous un sceau qui porte mes armes […] j’ai calmé mon point d’honneur et j’évite les nouveaux nobles ([…] Je suis Pouchkine, non Moussine, ni Crésus ni plat courtisan, je suis maître, étant vilain… », écrivait, prémonitoire, Pouchkine à l’adresse de ces nouveaux marchands du temple pouchkinien…

Alexandre Pouchkine était francophone, les élites russes aussi, les élèves russes que vous interrogez parlent également un français presque parfait. Le passé français a-t-il encore de l’avenir ?

Ces élèves russes, je les ai interrogés à Strasbourg au lycée international des Pontonniers, où la section russe, nourrie au lait de Pouchkine, est particulièrement dynamique. La réciproque est vraie également, et peut-être encore davantage, à Saint-Pétersbourg, où l’Institut français assure une présence francophone agissante dont j’ai pu apprécier l’efficacité : pas moins de huit étudiants se sont manifestés pour me servir d’interprète bénévole !

À propos de passé, on voit dans votre documentaire que les Russes entretiennent amoureusement leur patrimoine historique. La comparaison entre Moscou et Paris, ça fait un peu mal, tout de même ?

Çà fait mal tout court d’être Français, benoîtement marri, honteusement un peu envieux, jaloux même, quand on voit avec quelle dévotion les Russes entretiennent et mettent en valeur leur immense et merveilleux patrimoine historique, rénovant, reconstituant dans l’esprit de l’époque impériale, en particulier au Café littéraire de Saint-Pétersbourg où Pouchkine avait ses habitudes, un restaurant intimiste où la cuisine russe et française se mélange avec subtilité, accompagnée des meilleurs crus de Géorgie et du Bordelais. Le plat préféré de Pouchkine était le foie gras de Strasbourg poêlé qu’il évoque dans Eugène Onéguine.

On ne revient pas indemne d’un voyage au pays de Pouchkine. Il y a, chez ce poète, quelque chose qui pour de vrai fraternise avec son lecteur, une plongée, une immersion profonde dans la Russie éternelle que symbolise Saint-Pétersbourg, où l’on se rend compte qu’il y a sans doute, comme pour Tennessee, « quelque chose en nous de Pouchkine » !

NB Quand Pouchkine s’invite en Alsace

Diffusion sur la chaîne Alsace 20, le samedi 1er juin 2019 à 18 h 30 et le dimanche 2 juin 2019 à 14 h 00.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

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