Après la divulgation, par le quotidien Le Monde, de nouveaux éléments de l’enquête sur les emplois présumés fictifs d’attachés parlementaires du Front national à Bruxelles, Marine Le Pen a annoncé, jeudi dernier, son intention de déposer plainte pour violation du secret de l’instruction. Par ailleurs, se basant notamment sur la révélation, par Le Monde, du contenu d’un courriel saisi lors de perquisitions au siège du parti frontiste, et écrit par Wallerand de Saint-Just à Marine Le Pen, des personnalités du Front national ont avancé la piste d’une corruption d’enquêteurs orchestrée par ce journal. Ces accusations n’ont pas manqué d’entraîner une réaction rapide et outragée du ministre météoritique de l’Intérieur, Matthias Fekl.

Sur les accusations en corruption des caciques du FN à l’égard des enquêteurs, laissons-leur cette responsabilité. Elle sera, d’ailleurs, extrêmement difficile à démontrer, quand bien même elle existerait. Mais cela ne signifie en aucun cas qu’il n’existe pas de collusion entre les journalistes, les policiers, les juges et le pouvoir politique. Ces ententes secrètes mises en œuvre à des fins journalistiques et politiques ont toujours existé. Suscitées par des motivations aussi diverses que variées, ce sont elles qui permettent aux journalistes d’investigation d’entretenir de véritables réseaux, lesquels leur permettent de délivrer le “scoop” avant tous les autres. C’est même à ça que l’on reconnaît “un bon journaliste” !

Il n’en demeure pas moins que cette recherche acharnée, et par tous les moyens, de l’information croustillante, sensationnelle ou déstabilisatrice, heurte de plus en plus souvent de plein fouet le respect de la présomption d’innocence. Et cette campagne pour l’élection présidentielle aura été, à cet égard, particulièrement dévastatrice. La course à toujours plus d’informations a fini par faire oublier que la présomption d’innocence est un des principes les plus importants de la procédure pénale, et plus particulièrement des droits de la défense. Protégée par de nombreux textes fondamentaux – Déclaration des droits de l’homme de 1789, Convention européenne des droits de l’homme, article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, Code de procédure pénale et Code civil -, elle est pourtant bafouée au quotidien, sans que les pouvoirs publics ne s’en émeuvent outre mesure. Alors, bien sûr, on opposera la liberté de la presse à ces pratiques illégales. Mais cette dernière connaît des limites : celle de l’abus qui, justement, porte atteinte à l’individu, à son honneur, à sa dignité.

Au moment où le Syndicat national des journalistes dénonce “le jeu dangereux” des camps de Marine Le Pen et François Fillon, prétendant “qu’attaquer les journalistes, c’est attaquer la démocratie”, le temps ne serait-il pas venu, au plus haut niveau de l’État, de dénoncer “le jeu dangereux de la presse”. Toutes aussi attentatoires à la démocratie, ses intrusions volontaires et inquisitoriales, de plus en plus nombreuses dans le fonctionnement de la justice, sont autant d’atteintes à nos libertés individuelles et collectives.

Mais il vrai qu’il est difficile de condamner le jeu diabolique auquel on participe soi-même. Ainsi, l’utilisation d’un “cabinet noir”, ou simplement de réseaux d’État destinés à espionner, déstabiliser ou influencer des partis, des institutions, des corporations ou même de simples individus, interdit forcément de se poser en garant du bon fonctionnement de notre démocratie. Elle peut même devenir une nouvelle forme de dictature.

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