Au sortir de ce confinement social, nul besoin d’être un économiste réputé pour comprendre que certains petits patrons ne s’en sortiront pas. Il paraîtrait que la a l’État le plus généreux d’, voire du monde… On oublie vite, en réalité, que pour être correctement généreux, encore faut-il être correctement géré. Dans son immense mansuétude médiatisée, le gouvernement a promis tout et n’importe quoi. C’est ainsi que des sociétés auparavant viables purent bénéficier de crédits à taux zéro et de diverses aides de l’État. Dès lors, qu’en est-il des autres, les TPE claudicantes, celles qui payaient déjà de façon erratique leur loyer commercial, les fournisseurs, l’URSSAF et la TVA ? Celles qui, avant la crise sanitaire, se battaient au quotidien pour conserver un petit emploi, un mince espoir.

On le sait, celles-ci ont été broyées par l’arrêt de l’économie et ne se relèveront pas. Elles finiront, oubliées, dans les abîmes du dossier bien rangé d’un liquidateur judiciaire.

Ainsi, nous devons nous souvenir de nos petits patrons, l’air hagard et les sanglots brûlés.

Mon petit patron le regarde une dernière fois, son zinc sali, range machinalement un dernier verre à bière. Dans le miroir en face, il se voit apparaître. Un vieux, aux rides rougies par les vapeurs d’alcool, les yeux humiliés par un pays indigne. Mon petit patron vivait d’un courage fier, mais comme lui, ce soir, d’autres s’éteignent aussi devant l’abandon.

Lui, il les connaissait, les oubliés de la nation, les douloureux du cœur, les rigolards du comptoir. Avec eux, on oubliait un temps les tristesses, les contrariétés étouffantes, les misères d’une vie. Il les a aimés, ces types du bar, mon petit patron, sans jamais les juger, ayant construit pour tous, à chaque endroit du zinc, une place pour les larmes, un coin pour les amis, un silence à pensées.

Il le regarde une dernière fois, son zinc fatigué, et se souvient de l’assureur encostardé au sourire enjôleur qui lui avait promis toutes les garanties et de beaux avenirs.

Il le regarde une dernière fois, son zinc fatigué, et ne parvient pas à effacer les heures d’école manquées, les vacances annulées, les soirées sans comptines, les baisers bâclés d’un fils grandi trop vite.

Il regarde une dernière fois son zinc fatigué et ne peut éviter les douleurs éreintées, les mollets grossis, les poumons encrassés.

Mon petit patron se relève une dernière fois, sa colère le suit. Il lui avait promis, derrière un beau bureau, ce jeune homme arrogant, qu’on ne le lâcherait pas. Il apprit seulement qu’il était devenu un simple numéro, une ligne comptable.

Ainsi, mon petit patron s’abandonne pour la première fois… Il s’arrête comme les passants qui observent cette jolie terrasse désertée. Cherchent-ils à savoir si la douce Julie viendra leur servir un généreux demi ?

Il regarde une dernière fois son zinc fatigué et la vaisselle qui traîne. On lui a imposé de tout laisser comme ça, ils s’en occuperont. Que feront-il de ces vieilles assiettes, tous ces gens de Justice, se dit-il en soufflant.

Il regarde une dernière fois son zinc fatigué, il écoute les rires de ceux qui buvaient trop. Pour sûr, ils en débitaient, du propos de bistrot. Ils ne prétendaient rien que la main d’un copain, et un peu de bon sens.

Il referme le rideau, mon petit patron, le plus lentement possible pour faire un peu bisquer la voisine du premier, la laide Francine qui se plaignait sans cesse du bruit des âmes soûles. Au fond, Francine, elle l’aimait bien, mon petit patron et ses jeunes garçons.

Alors, machinalement, il ferme son bar vide, range négligemment ce trousseau tant usé et, à travers une vitre, regarde une dernière fois son zinc condamné.

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