Général Soubelet, que vous inspire ce psycho-drame autour de l’article 24 de la loi de globale ?

Terrible paradoxe. 80 % de nos compatriotes souhaitent davantage de sécurité et certains autres ne veulent pas que les gendarmes et les policiers puissent faire leur travail avec une plus grande efficacité. La plupart de ceux qui ont manifesté n’ont évidemment pas lu le texte de loi voté à l’Assemblée et s’agitent sur la foi des slogans de certaines associations ou certains groupes de révoltés au regard de la politique du gouvernement sous l’autorité du Président Macron. Voilà le cancer de la . Cette agitation permanente orchestrée par des associations qui se réfugient derrière des grands principes des droits de l’homme ou des libertés individuelles. Naturellement, ces principes sont inaliénables, mais les agiter dans n’importe quelles circonstances et pour de mauvaises raisons est irresponsable et inutile.

Le texte de loi sur la sécurité globale vise à davantage protéger les policiers et les gendarmes face au lynchage des . L’interdiction de la diffusion des images non floutées d’interventions empêche d’être identifié et de subir des représailles, pressions et menaces diverses. Voilà bien longtemps que cette disposition aurait dû être prise. Mais elle n’arrêtera jamais les éventuelles procédures disciplinaires et judiciaires contre des membres des forces de l’ordre qui franchiront les limites. Et, malheureusement, il y en a.

La plupart des journalistes sont vent debout contre cet article, qu’ils estiment insidieusement liberticide…

L’argument de la dans ce contexte est fallacieux, car il ne s’agit pas d’empêcher de tourner des images mais de les diffuser sans certaines précautions. Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. Pourtant, il faut que les journalistes admettent qu’il n’est pas possible de justifier n’importe quel comportement au nom de la liberté de la presse. Ce sentiment de supériorité de certains journalistes et leur assurance, à la limite de la provocation parfois, devant des de ou des militaires de la gendarmerie n’est pas acceptable. Ils sont très peu nombreux dans ce cas, mais ils existent et leur attitude pose problème. Avec toute la considération que j’ai pour ce métier, je revendique le droit de dire cela pour l’avoir personnellement vécu en certaines circonstances et avoir reçu, récemment, des témoignages de même nature.

Quant à tous ceux qui s’arrogent le droit de capter des images dans des circonstances chaotiques au nom des libertés publiques et de la défense des opprimés, puis de les diffuser, ils se trompent de combat. Voici un autre paradoxe incompréhensible. Les citoyens et les journalistes revendiquent le droit de filmer les forces de l’ordre en action et, dans le même temps, ils contestent le même droit aux forces de l’ordre. La captation par drone ou caméra piéton des manifestations et des interventions est dénoncée comme une atteinte aux libertés publiques. Ce raisonnement est totalement incohérent car il est impossible de se prévaloir de principes constitutionnels, ce que l’on ne reconnaît pas aux forces de l’ordre chargées d’une mission régalienne.

La guerre des images fait rage et n’y aura pas de vainqueur. En revanche, il y aura beaucoup de perdants : la France et les Français. Les images sont devenues un vrai enjeu de pouvoir. Elles l’ont toujours été mais, depuis la révolution des téléphones portables, ce pouvoir est descendu dans la rue. Elles sont utilisées par des personnes avec des arrière-pensées malgré les motifs invoqués par les vidéastes. Cette guerre des images n’est pas récente, mais jusqu’ici, l’État n’avait pas anticipé les dégâts considérables susceptibles de se produire. L’enregistrement vidéo est considéré comme une atteinte aux libertés dès lors qu’il est réalisé par l’État. Ce fut déjà le cas, il y a quelques années, avec la vidéoprotection qui ne fait plus débat.

Selon vous, il ne faut donc pas revenir sur cet article 24 ?

Voilà des années que l’État aurait dû organiser la captation systématique des interventions des forces de sécurité. C’est une décision que j’avais prise, il y a sept ans, en qualité de directeur des opérations de la gendarmerie, de filmer par mini-caméra de poitrine les interventions des patrouilles appelées sur des événements. La première réaction fut de brandir la menace de la CNIL, puis l’irrecevabilité juridique des images enregistrées. Là où je cherchais simplement à avoir des images des interventions pour protéger à la fois les gendarmes et les Français contrôlés ou secourus, on m’opposait de grands principes totalement décalés au regard de l’effet recherché. L’État est en retard sur cette question et subit, aujourd’hui, les effets de sa pusillanimité. La vraie difficulté est qu’il essaie de reprendre la main au pire moment, après des événements dramatiques, et dans un contexte de défiance totale vis-à-vis du pouvoir en place.

Objectivement, on assiste à une forme de schizophrénie qui amène une partie de la population à voir le mal partout et à toujours imaginer le pire dans un pays où, en réalité, rien ne menace les libertés fondamentales. La réalité est toute simple. Si l’on veut comprendre ce qui s’est passé et qui a fait quoi, il est bien plus efficace de bénéficier des images des événements. Cela évite les manipulations, les interprétations, et permet d’avoir en toute neutralité le déroulement de l’action. Et cela favorise des comportements et des propos plus raisonnables de part et d’autre. Si cela avait été le cas dans l’affaire qui occupe beaucoup les médias et les réseaux sociaux, nous n’en serions pas là. Ces images sont choquantes et quels que soient les faits reprochés à cet homme présenté comme un producteur de musique, ce déchaînement de violence semble a priori disproportionné.

Quant à l’amalgame avec la loi sur la sécurité globale, il est affligeant. Si l’Assemblée nationale revient sur l’article 24 qui n’est pas une atteinte à la liberté de la presse, nous franchirons un cap supplémentaire dans la renonciation et la lâcheté. Certains défendent une conception de l’information et de la presse que je ne partagerai jamais : le droit de diffuser des informations et des images uniquement pour obtenir de l’émotion, de l’audience, au détriment de l’objectivité. C’est une presse spectacle qui se réfugie derrière de grands principes pour faire le buzz.

Mais en 2020, en France, les grands principes sont utilisés pour alimenter la contestation et paralyser l’action politique. Cette fable qui consiste à présenter l’État comme un oppresseur destructeur des libertés et ses agents comme de dangereuses brutes foulant aux pieds les droits individuels et la dignité humaine est un raccourci qui ne sert que les agitateurs professionnels. Elle nuit à la cohésion de notre pays.

La fâcheuse habitude de la vieille politique d’utiliser les grands principes pour régler ses comptes avec le pouvoir en place ignore toujours autant l’intérêt des Français. La maîtrise des images est un des nouveaux champs de bataille et il est regrettable que trop de Français se laissent prendre à ce piège. Ce qui se passe aujourd’hui démontre, à nouveau, l’amateurisme du processus parlementaire et la faiblesse de l’État. La spirale de l’échec se confirme.

1 décembre 2020

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