Espagne : les premiers rois d’Aragon sauvés des flammes

Leur dernière demeure, le monastère de San Juan de la Peña, était menacé par un gigantesque incendie.
Ramiro II d'Aragon. Domaine public - British Librairy
Ramiro II d'Aragon. Domaine public - British Librairy

L’histoire millénaire de l’Aragon s’est retrouvée récemment menacée par un fait malheureusement d’actualité, cet été : un gigantesque incendie de forêt. En effet, un feu parti le 10 août dernier dans le secteur de Las Peñas de Riglos, dans la province de Huesca, s’est propagé rapidement. Le 13 août, il avait déjà ravagé plus de 9.000 hectares et son périmètre atteignait une cinquantaine de kilomètres. Les flammes se sont alors dangereusement rapprochées des deux monastères de San Juan de la Peña. Face au risque de voir les flammes atteindre ce site emblématique de l’histoire du royaume d’Aragon, les autorités espagnoles ont décidé d'une opération exceptionnelle. Avec l’appui de l’Unité militaire d’urgence, de la Garde civile et des services du patrimoine, les dépouilles des premiers rois chrétiens d’Aragon, transportées dans de vulgaires boîtes en plastique, ainsi que plusieurs pièces historiques ont été extraites du vieux monastère puis transférées au Musée provincial de Huesca. L’abbaye n’a finalement pas été détruite par l’incendie, mais l’évacuation aura permis de préserver, à titre préventif, des vestiges qui racontent l’une des grandes pages de la formation de l’Espagne chrétienne.

San Juan de la Peña, le berceau d’un royaume

Accroché à la montagne, sous une immense paroi rocheuse des Pyrénées aragonaises, le vieux monastère de San Juan de la Peña occupe une place singulière dans l’histoire de l’Aragon. Ses origines remontent au Xe siècle et le lieu devient, au siècle suivant, l’un des principaux centres religieux de la contrée. En effet, le 22 mars 1071, la liturgie romaine y est introduite avant de s’étendre dans la Péninsule, marquant l’abandon progressif de l’ancien rite wisigothique ou mozarabe. San Juan de la Peña devient ainsi l’un des facteurs de rapprochement entre les royaumes chrétiens d’Espagne avec Rome et le reste de l’Occident. Le monastère est entouré d’une ancienne tradition selon laquelle le Saint Graal aurait été gardé entre ses murs avant d’être transféré et aujourd’hui conservé dans la cathédrale de Valence.

L’histoire du sanctuaire a été marquée par plusieurs épreuves. En 1675, un incendie ravage une grande partie du vieux monastère et conduit les moines bénédictins à édifier un nouveau monastère à environ un kilomètre et demi de là. Le panthéon royal est profondément remanié en 1770, sous le règne de Charles III d’Espagne, et transformé dans un style néoclassique. Les ossements royaux avaient eux aussi connu des aventures. Exhumés dans le cadre de recherches archéologiques et anthropologiques, ils ont fait l’objet d’études approfondies avant d’être solennellement replacés dans le monastère le 20 juin 2018.

Les premiers souverains d’Aragon

Parmi les dépouilles sauvées des flammes figure alors Ramiro Ier, considéré comme le premier roi d’Aragon, qui règne de 1035 à 1063. Fils de Sancho III le Grand, roi de Pampelune, il reçoit à la mort de son père le territoire aragonais qu’il transforme progressivement en royaume indépendant. Il entreprend rapidement l’agrandissement de ses possessions vers le sud, profitant de la fragmentation d’al-Andalus après la disparition du califat de Cordoue en 1031 et de l’apparition de multiples entités musulmanes. Il meurt en 1063, devant Graus, alors qu’il tente de poursuivre son expansion.

Son fils Sancho Ier lui succède en 1063. Il donne une nouvelle dimension au jeune royaume en devenant également roi de Pampelune en 1076, après la mort de son neveu Sancho IV. Cette union des couronnes aragonaise et pampelonnaise renforce considérablement sa position face aux principautés musulmanes. C’est également sous son règne que San Juan de la Peña connaît un développement majeur, notamment avec l’agrandissement du monastère et l’adoption du rite romain en 1071. Sancho Ier fait également de San Juan de la Peña un véritable sanctuaire dynastique en y inhumant son père, renforçant le lien entre la nouvelle monarchie aragonaise et le monastère. Le roi meurt en 1094, alors qu’il assiège Huesca.

Son fils Pierre Ier, qui règne de 1094 à 1104, poursuit son œuvre et remporte notamment la bataille d’Alcoraz en 1096, victoire qui lui permet de conquérir Huesca. Son règne est cependant bref. Il meurt en 1104 sans héritier direct, laissant la couronne à son frère Alphonse Ier le Batailleur. Celui-ci poursuivra l’expansion aragonaise avec une vigueur nouvelle et prendra notamment Saragosse en 1118.

Les rois de Pampelune

La nécropole de San Juan de la Peña ne conserve toutefois pas seulement la mémoire des premiers souverains aragonais. Elle abrite également les dépouilles de plusieurs anciens rois de Pampelune, parmi lesquels Sancho Garcés II Abarca, qui régna de 970 à 994, et son fils García Sánchez II le Trembleur, qui lui succéda jusqu’en 1000.

Ainsi, l’évacuation du 13 août 2026 n’a pas seulement concerné les restes de quelques souverains oubliés. Elle a permis de mettre à l’abri une part de la mémoire des royaumes chrétiens d’Espagne qui, au cours du Moyen Âge, poursuivirent la Reconquista de la Péninsule. Près de quatre siècles plus tard, cette longue dynamique aboutira en 1492 à la prise de Grenade par les Rois catholiques, Ferdinand II, souverain entre autres d’Aragon et descendant à la quinzième génération de Ramiro Ier, et son épouse Isabelle la Catholique, reine de Castille et de Léon.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 20/08/2026 à 23:25.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

6 commentaires

  1. Cet article, parfaitement en phase avec l’histoire hors idéologie, permet de voire que le PAYS BASQUE qui considére que la Navarre lui appartient, dans ce récit il endosse l’habit de parent pauvre. De même pour la Catalogne qui ne fut, dans son meilleure des cas, qu’un condat vassale du royaume d’Aragon. Remettre les pendules à l’heure ça ne peut q’être profitable.

  2. Merci à M. De Mascureau pour cette évocation d’un fait historique espagnol que je ne connaissais pas et qui est vraiment intéressant. C’est tellement important de savoir ces faits historiques expliquant la formation d’un Etat.

  3. Tout d’abord, je tiens à remercier M. Mascureau pour cet article consacré a l’Espagne, ma terre natale. Dieu merci, ce lieu vénérable n’a pas été la proie des flammes. Je m’en réjouis tout particulièrement, car je frémis à l’idée de la détresse qu’auraient ressentie Pedro Sánchez et son épouse – qui fait l’objet de quatre enquêtes distinctes – si le monastère royal avait subi le moindre dommage. Cela aurait gâché leurs vacances bien méritées, et là, vraiment, nous aurions eu affaire à une tragédie colossale.

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