Editoriaux - International - 29 mai 2019

Démission de Theresa May : chronique d’un désastre annoncé

« Theresa May en larmes », « Jusqu’au bout elle aura tenté de faire adopter le seul accord de sortie possible », « On se dirige vers un hard Brexit » : c’est tout ce qui aura été retenu par l’intelligentsia médiatico-intellectuelle française et européenne, suite au départ annoncé de Theresa May.
Ce scénario était pourtant prévisible depuis plus d’un an, et même deux. Si la première année de Mme May au 10 Downing Street fut surprenante, avec un chef de gouvernement déterminé à mettre en œuvre un « Hard Brexit » en sortant de l’Union douanière (discours du 17 janvier 2017), sa gouvernance aura basculé suite à une dissolution ratée.

Alors qu’elle était au sommet de sa popularité, celle-ci décida de procéder à une dissolution de la Chambre des communes afin d’accroître sa majorité. Parti avec 20 points d’avance dans les sondages, le Parti conservateur perdit sa majorité absolue et fut contraint à une alliance avec les Unionistes nord-irlandais (farouchement hostiles à tout rapprochement des deux Irlandes). Suite à cette dissolution ratée, Theresa May perdit son leadership et toute légitimité pour affronter les instances bruxelloises dans le cadre des négociations.

Le gouvernement britannique souhaitait la fin de « l’indissociabilité de 4 libertés » (marchandises, personnes, services, capitaux) en sacrifiant la seconde. Face au refus catégorique de Bruxelles durant l’été 2018, Theresa May a choisi de rester dans le Marché unique via un accord douanier (scénario à la norvégienne) qui avait pour conséquence de laisser le pays dans l’espace communautaire avec obligation de payer pour accéder au Marché sans être associé aux prises de décisions (le comble pour une nation désirant recouvrer sa souveraineté !).

Résultat : lors de la réunion de Chequers (lieu de villégiature du Premier ministre), Boris Johnson et David Davis (secrétaire d’État au Brexit) décidèrent de claquer la porte. S’ensuivit l’accord du 14 novembre 2018, qui sonnait comme une capitulation : les députés de l’aile droite des Tories lancèrent une motion de défiance vis-à-vis du leader du parti (ce qui l’aurait obligé, de facto, à démissionner du 10 Downing Street) mais la majorité des parlementaires conservateurs la rejetèrent, préférant soutenir leur Premier ministre.

Par la suite, c’est à trois reprises que la Chambre des communes a rejeté l’accord, mais elle a surtout, lors d’une série d’amendements, adopté une disposition d’Yvette Cooper prévoyant l’impossibilité d’une sortie sans accord. Vous l’aurez compris, il suffit que l’Union européenne soit intransigeante et le gouvernement sera pieds et mains liés. Suite au report décidé le 12 avril 2019, lors d’un sommet extraordinaire, le Royaume-Uni étant encore membre à part entière de l’Union européenne au 23 mai (date des européennes), il était dans l’obligation juridique d’organiser des élections (sauf à réviser les traités). Dès lors, Nigel Farage, chantre du Brexit, fonda son propre parti, le Brexit Party, exigeant un « hard Brexit » immédiat, pendant que les libéraux-démocrates, foncièrement opposés au Brexit, exigeaient un second référendum.

Le résultat de ce dimanche fut sans appel : ces deux formations sont arrivées en tête avec respectivement 31,7 et 18,5 % des voix. Le parti conservateur au pouvoir, réalisant le pire score depuis sa création en 1834, avec 8,7 % des voix, arrive en… 5e position ; le Labour n’obtient qu’une 3e place, avec 14,1 %.

À travers ces résultats, c’est bel et bien l’ambiguïté des deux formations qui fut sanctionnée par les électeurs, ces derniers ne tolérant plus leur éclatement idéologique, l’heure étant à la clarification.

Anticipant cette déroute, Theresa May a pris les devants en annonçant son départ, le 24 mai 2019. La guerre de succession est donc ouverte entre Boris Johnson, Dominic Raab, Michael Gove, Andrea Leadsom (rivale de May en 2016) ou encore Maat Hancock, Rory Stewart et Esther McVey. Si les finalistes seront sélectionnés parmi les députés, le vainqueur le sera par les adhérents. Le successeur de Theresa May aura la lourde tâche de redéfinir la ligne politique des Tories sur la question européenne empoisonnant le parti depuis l’ère Thatcher, sinon il disparaîtra à l’instar de son homologue français.

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