Economie - Editoriaux - 15 août 2019

Cryptomonnaies : comme un cyber-yuan dans un jeu de quilles

La Chine annonce le lancement d’une cryptomonnaie nationale basée sur le yuan. Elle y travaille depuis 2014, en secret. Les objectifs seraient de contrer l’éventuelle hégémonie du Libra de Facebook, de supprimer l’argent liquide et de réduire la dépendance de la Chine face aux autres devises. La Chine avait pourtant interdit sur son territoire l’usage des cryptomonnaies, leur minage et leurs levées de fonds : pour Pékin, la monnaie doit rester sous contrôle du pouvoir régalien.

En l’absence de réelle transparence sur les choix techniques et de gouvernance, laissons aux spécialistes le soin de déterminer si ce cyber-yuan rentre dans le cadre de la définition actuelle d’une cryptomonnaie : électronique, gérée de façon décentralisée et sans banque centrale.

La Chine est un État autoritaire, curieux de tout savoir de ce que font ses citoyens, y compris de leur argent. N’allons pas lui donner de leçon. À Bercy et Place Beauvau aussi, on pense aussi à l’intérêt de rendre tout stock ou transfert d’argent traçable.

La Chine est aussi un État impérialiste. L’expansionnisme de l’empire du Milieu vise à établir une suprématie économique basée à long terme sur des parts de marché industrielles et commerciales léonines et, de plus, l’acquisition des entreprises, ces « outils de production » étrangers : c’est une colonisation capitalistique. Elle est rendue possible et plus aisée par son accession à l’Organisation mondiale du commerce accompagnée d’un double refus : celui de respecter des normes de travail minimales et celui de voir la parité du yuan évoluer corrélativement aux succès rencontrés par l’économie chinoise. C’est un double dumping de ses exportations. Cette conquête est aussi facilitée par une terrible asymétrie de perception : l’Occidental formaté aux règles des affaires édictées par Wall Street ne voit guère que la fin du trimestre en cours et, à la rigueur, celle du prochain. Les Chinois pensent les échéances en dizaines d’années.

Qui dispose d’une boule de cristal assez performante pour prédire avec exactitude le paysage monétaire des prochaines décennies ? L’irruption du Libra de Facebook accompagné d’un tas de très grandes entreprises incontournables du commerce mondial (américaines, pour la plupart d’entre elles) pourrait bien occasionner ou amplifier des troubles, voire des crises économiques et monétaires qui semblent inéluctables. Pékin pourra-t-il imposer son cyber-yuan et l’incrément de flicage qu’il implique à son immense population ? Parviendra-t-il à ajouter à son impérialisme commercial déjà redoutable un impérialisme monétaire qui supplanterait un dollar miné par tant de déficits budgétaires et commerciaux et s’opposerait avec succès aux tentatives des GAFAM et leurs second couteaux ?

« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » Cette phrase du général de Gaulle vise, bien sûr, les autres États, alliés ou non, dont les intérêts peuvent être antagonistes ou convergents dans tel domaine et sur telle période. Mais peut-être visait-il aussi d’autres intérêts que ceux d’États souverains constitués, ceux qu’il fustigeait d’un cinglant « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». Paroles d’un autre âge où le régalien n’imaginait pas qu’il puisse un jour être soumis à cette corbeille. Il n’y a qu’en Chine qu’on s’en souvienne. Mais ce serait tellement mieux si chaque État se mettait au service de sa nation.

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