Coronavirus - Editoriaux - Réflexions - 26 mars 2020

Contaminés géolocalisés ? Big Brother et la crécelle

Les Yaka Faukon de la gestion d’une crise sanitaire sont légion et, dans son article « Tous médecins », Philippe Bilger fait un parallèle avec chaque Français qui serait le meilleur sélectionneur possible de l’équipe de football nationale (sauf moi : je n’y prétends pas du tout). Il a raison de nous rappeler à une certaine humilité. Mais un arbre se juge à ses fruits. Dans une pandémie, les fruits sont le nombre et l’évolution des contaminés, des décès et des guéris. Sans se substituer à un expert de la gestion de crise sanitaire, en France, ces fruits sont, objectivement, mauvais. Pire, même : l’insuffisance de tests conduit à une absence de fiabilité et une minoration du nombre de contaminés, la comptabilisation officielle des décès élude pour l’instant ceux qui sont morts en EHPAD ou à la maison. C’est comme si le gouvernement voulait occulter ses pitoyables performances en usant d’un thermomètre dont la graduation est trafiquée. D’autres pays, comme la Corée du Sud, font beaucoup mieux avec des mesures moins draconiennes de réduction des libertés.

Le confinement généralisé que nous subissons est une privation collective de liberté. Normalement, l’État ne devrait priver de cette liberté de mouvement que des condamnés à des peines de prison, d’éventuels prisonniers de guerre et des personnes malades dangereuses pour les autres ou elles-mêmes. Mais là, contaminés ou non et l’ignorant pour la plupart, nous subissons toutes ces restrictions dans l’objectif (très louable) de réduire la vitesse de propagation du virus pour retarder la saturation des hôpitaux. Soit.

Le gouvernement a profité de cette situation pour faire voter une loi d’exception lui permettant de bénéficier d’un bon nombre de chèques en blanc. Malgré la défiance légitime qu’il inspire (cf. les interventions récentes de Me Di Vizio sur CNews et sur RT), en cas de crise induisant le besoin de prendre des décisions critiques et urgentes, il faut raccourcir les circuits de ces prises de décision, les principes de la démocratie dussent-ils en souffrir.

La Corée, qui depuis le début teste à grande échelle sa population, a d’excellents résultats. Une fois qu’une personne est testée positive, elle est géolocalisée en temps réel et sa position est accessible sur une carte en ligne avec une indication de l’ancienneté de sa contamination (et quelques informations que je serais bien incapable de traduire). C’est la version moderne de la crécelle qui, jadis, annonçait la présence d’une personne porteuse d’une maladie contagieuse. Big Brother est-il passé par là ? Les Coréens ne semblent pas y voir une réduction insupportable de leurs libertés individuelles. En Asie, le primat culturel du collectif sur l’individuel doit expliquer au moins en partie cela.

En France, le pouvoir actuel serait tenté d’user de la géolocalisation des téléphones portables pour suivre les déplacements des personnes et mesurer l’efficacité du confinement. Rien n’étonne de sa part. Ira-t-il jusqu’à verbaliser les contrevenants dont il serait démontré que leur promenade hygiénique a dépassé le kilomètre autour du domicile ou l’heure autorisée ? Le PDG d’Orange Stéphane Richard pense que l’utilisation de données anonymisées et agrégées pourrait suffire à mieux comprendre la propagation du virus . Quitte à montrer du doigt certains quartiers ?

L’opposition s’y oppose et fait son travail, tant mieux, qu’elle continue à défendre les libertés qui diminuent pourtant inexorablement telle une peau de chagrin ! Il lui faudra même se battre pour restaurer celles qui ont disparu. Mais quelle leçon tirer du civisme constaté en Asie qui nous semble si étranger ? Qu’il faut réhabiliter au plus vite la notion de bien commun, partout dans la société et surtout chez les décideurs publics et privés. Sauf que ce sera long et qu’il y a du travail.

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