Les jours se suivent et je voudrais qu’ils ne se ressemblent pas. Pourtant, pendant mon heure de sortie autorisée, le long du même itinéraire (choisi parce qu’il longe quelques hectares de vignes ainsi qu’un terrain vague où courent des chiens tandis que bavardent leurs maîtres), je croise rarement les mêmes personnes. Elles sont souvent seules, le visage froncé par une grave détermination. Elles oublient parfois de saluer (peut-être d’avoir désappris ou de n’avoir jamais appris). Elles errent tels les captifs de cette série anglaise qui avait fait fureur dans les années soixante, Le Prisonnier, conçue et interprétée par un Patrick McGoohan inspiré. Et j’imagine sans peine les gigantesques ballons lancés à leur poursuite, chargés de garder dans le droit chemin toutes ces brebis suspectes de complot et d’incivisme.

Pourtant, seul sur de longs hectomètres, je ne risque rien et ne fais courir de risque à personne, d’autant plus que j’ai intégré le réflexe des gestes barrières consistant, en la circonstance, à faire un petit crochet lorsque je croise quelqu’un. Et j’imagine que le risque est encore plus faible pour un promeneur en forêt ou sur une plage des Landes. Que sommes-nous, collectivement, en train de vivre, transformés, instrumentalisés en singletons isolés les uns des autres au nom de mesures sanitaires devenues soudain impérieuses ?

Le Covid-19 est hautement contagieux, certes, mais très faiblement létal et, assurément, il vaut mieux s’en méfier. Mais nous apprenons aussi que le virus mute (tel celui de la grippe), qu’il n’y a pas d’immunité acquise et qu’il n’est pas établi qu’un vaccin (s’il s’en trouve), valable pour l’année A, le soit aussi pour A+1. Alors, allons-nous continuer à vivre ainsi, de confinement en confinement, chaque fois qu’une nouvelle vague menace ? Errer telles des âmes en peine qu’un mystérieux mal prive de couleurs et de joie de vivre ? Renoncer à notre précieuse liberté, échangée contre une hypothétique sécurité ?

Car si le virus est malin, nous le sommes aussi, nous apprenons, nous disposons aujourd’hui de masques, de gel et de tests, nous intégrons les mesures de prudence (même si d’aucuns restent désinvoltes). Aussi, un dilemme cornélien se présente-t-il à nous. Vivre calfeutrés, séparés, dans une peur entretenue par les chaînes d’information continue, ou affronter en hommes libres un environnement peut-être durablement hostile ? Il y a un bilan avantages-inconvénients à faire. Il semblerait que le confinement, s’il casse la progression du virus, ne l’éradique pas complètement et que d’autres vagues soient à craindre. A contrario, chacun étant aujourd’hui informé des risques (certes de façon imparfaite et non homogène), il y a peut-être à parier sur les vertus de l’autonomie et de la responsabilité (celle de protéger les autres et celle de se protéger des autres). Il y a peut-être à parier que des individus libres, autonomes et responsabilisés développent, spontanément, une sorte de tropisme de précaution (les soldats pleinement conscients de leur mission n’ont-ils pas de meilleurs résultats que des soldats instrumentalisés ?). Il y avait à parier.

La puissance publique a fait un autre choix, tétanisée à l’idée que les caméras puissent se balader dans les couloirs des hôpitaux saturés de malades, mettre en évidence l’insuffisance du système de santé et montrer du doigt les hommes au pouvoir. Certes, le confinement ralentira le flux des malades, mais nous savons que ce n’est qu’un ralentissement et que, en contrepartie, le nombre de malades de morosité ne cesse d’augmenter. Mais ceux-là, personne ne les compte !

13 novembre 2020

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