Editoriaux - Histoire - Politique - 10 juillet 2019

Ces socialistes qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain

Richard Ferrand vient de rendre hommage, à Vichy, aux 80 parlementaires qui refusèrent les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, il y a 79 ans jour pour jour. Évidemment, la récupération politique marche à plein, mais cela n’a rien d’étonnant. « Car en politique, il faut savoir dire non : non au populisme et à l’antiparlementarisme, facilités d’un jour et calamités du lendemain », a déclaré le président de l’Assemblée nationale, oubliant que le 10 juillet 1940, les calamités étaient bien là et qu’on ne pouvait probablement pas imaginer alors qu’il pourrait en advenir de bien pires dans les mois et les années qui suivirent. L’Histoire est toujours plus facile à refaire une fois qu’elle s’est accomplie.

Il est de bon ton de souligner que la majorité de ces 80 parlementaires (députés et sénateurs) étaient de gauche. En revanche, on insiste moins sur le fait que parmi les 357 députés qui votèrent les pleins pouvoirs, une majorité était de gauche et que le Sénat était un fief radical. Les parlementaires SFIO (ancêtre du Parti socialiste actuel) étaient 126 : 36 votèrent contre, 90 pour. M. Ferrand, ancien socialiste, se garde bien de l’évoquer. Il est tellement plus facile de hurler au « populisme » sans se soucier, du reste, d’anachronisme. Avec un manichéisme tellement confortable, on fait de ces parlementaires qui votèrent les pleins pouvoirs au vainqueur de Verdun des lâches, des salauds, des collabos. Pourtant, la réalité est bien plus complexe.

Restons, d’ailleurs, sur ces parlementaires socialistes qui accordèrent leur confiance à Pétain. Certains basculèrent carrément dans la collaboration. Ce fut le cas du député de Vaucluse Pierre Vaillandet (1888-1971), qui avait été avant-guerre militant dans le Syndicat national des instituteurs ainsi qu’à la Ligue des droits de l’homme. Proche de Marcel Déat, il quitta Paris le 15 août 1944 pour l’Allemagne. Il sera condamné par contumace en 1946 à la dégradation nationale, à la confiscation de ses biens. On pourrait aussi évoquer Marcel Régis (1892-1986), député socialiste d’Alger, ancien vice-président de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA, ancêtre de la LICRA), qui déclara à propos de Léon Blum : « Quand ce juif sera à la morgue, il sera au seul logis qui convient. » On pourrait encore citer Georges Barthélémy (1897-1944), député de la Seine. C’est lui qui avait déclaré, en 1936, à l’occasion des Olympiades populaires, que le sport constituait « le meilleur moyen d’arrêter la dégénérescence physique et morale de la race ». Farouche anticommuniste, en février 1940, après la signature du pacte germano-soviétique, il déclarait à la Chambre vouloir envoyer à la guillotine les députés communistes, le peloton d’exécution étant leur faire trop d’honneur. Le 10 juillet 1944, il mourra mitraillé devant la mairie de Puteaux.

Néanmoins, de nombreux parlementaires socialistes, qui avaient voté les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, entrèrent ensuite dans la Résistance. On pourrait citer André Naphle (1903-1941), député de la Gironde, fusillé pour faits de Résistance. Ou encore Henri Martin (1903-1945), député de la Marne, déporté à Mauthausen et mort cinq jours à peine après la libération du camp.

La plupart des parlementaires socialistes qui avaient voté les pleins pouvoirs furent frappés d’inéligibilité après la guerre et exclus de la SFIO, sauf ceux qui purent présenter des titres de Résistance. Certains se retrouvèrent sous la IVe République dans le Parti socialiste démocratique (PSD) fondé par Paul Faure (1878-1960) et poursuivirent une carrière politique. Parmi eux, on trouve un certain Charles Spinasse (1893-1979), député de Corrèze, ministre de l’Économie sous le Front populaire et fondateur, en 1941, à Paris, de l’hebdomadaire Le Rouge et le Bleu, « revue de la pensée socialiste française », revue publiée avec l’autorisation de la censure allemande… En 1967, à l’occasion des élections législatives, Charles Spinasse contribua à l’implantation locale d’un jeune loup de la politique nommé… Jacques Chirac. Pas simple, le socialisme, en France. Richard Ferrand en conviendra…

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