Nous avons la chance d’avoir pour ministre de l’Économie un homme plein de ressources. n’est pas seulement normalien (1989) ni agrégé de lettres (1992), pas seulement diplômé de Sciences Po (1993) ni énarque (1996-98). Il est aussi – entre autres – excellent germanophone, coureur de fond, mélomane et écrivain. Tout cela est abondamment documenté par un certain nombre de reportages people, en variations infinies sur quelques thèmes habituels : « l’homme pressé », « le gendre idéal », « et si c’était lui ? » Bref, vous voyez le truc.

Et voilà qu’à toutes ces cordes, ajoute (après celle de traître, diront les militants LR qui y croient encore) celle de défenseur du commerce à la française contre le grand capital transatlantique : le voilà qui s’insurge contre la possible prise de contrôle de Carrefour par le Canadien Couche-tard.

Certes, Carrefour n’est pas précisément un de ces « petits commerces bien de chez nous » qu’on aurait pu voir au 13 heures de Pernaut, et Couche-Tard n’est pas un de ces fonds de pension voraces et amoraux qui rançonnent les pauvres pour engraisser les vieux. C’est simplement, semble-t-il, une opération financière comme une autre. Mais bon : un combat comme ça, ça vous pose quelqu’un. Il y va, nous dit-on, de l’indépendance alimentaire de la France. C’est beau comme les Trente Glorieuses. Beau et un tout petit peu incohérent : Paris appartient aux émirs, les campagnes vont être jetées en pâture aux migrants, on entre en France comme dans un moulin, le cinéma est intégralement américain (passons, charitablement, sur les productions françaises), les théâtres et les restaurants sont morts… mais au rayon riz/pâtes/farine de chez Carrouf, la résistance s’organise. Notre ministre est aux avant-postes, avec le béret et le slip kangourou du Superdupont de Gotlib, prêt à en découdre avec l’Anti-France.

À la longue liste des qualités de Bruno Le Maire, dont la constance et la loyauté, il convient désormais d’ajouter un poujadisme inutilement querelleur (un comble, quand on se souvient que le poujadisme était, justement, la de la boutique contre l’industrialisation du commerce).

Son dernier livre, L’Ange et la Bête, dont les bonnes feuilles font regretter Gérard de Villiers (meilleur écrivain de sa famille, au passage), est un clin d’œil, je présume, à la citation de Pascal : « Qui veut faire l’ange fait la bête. » Pour ce qui concerne cette affaire, je n’aurais pas mieux dit.

18 janvier 2021

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