Editoriaux - Société - 23 juillet 2019

Après le coq, faut-il faire taire les cigales ?

L’an passé, c’était au Beausset, dans le Var : des touristes s’étaient plaints au maire du tapage diurne des cigales. Cette année, c’est à Ribérac, en Dordogne, nous rapporte France Bleu, qu’une entreprise de désinsectisation a été contactée par mail pour venir faire un sort aux bestioles : « Nous avons plusieurs cigales dans nos arbres en dehors de notre maison. Ils sont si bruyants qu’on voudrait les enlever. Est-ce que c’est quelque chose avec vous pourriez nous aider » (sic. Peut-être des « estrangers »…). L’entreprise a gentiment répondu qu’elle ne pouvait rien faire et n’a pas osé proposer à ces malheureuses victimes du cigalon de rentrer chez elles.

Réaction de la patronne de l’entreprise : « J’ai complètement halluciné quand j’ai vu ça. C’est une première, car d’habitude, on nous appelle pour des puces, des punaises de lit… Maintenant, on ne supporte plus le chant du coq, les clochers des églises dans les petits villages… Maintenant faudrait détruire les cigales ! »

Évidemment, de ce genre d’anecdote il faut se garder de tirer des conclusions hâtives. Cela alimente la chronique au cœur de l’été, à l’ombre des platanes et à l’heure du pastis, quand il n’y a pas grand-chose à raconter – les histoires de fadas, ça plaît toujours -, mais cela ne fait pas un phénomène de société et n’allons pas imaginer que, demain, des estivants vont demander aux maires des stations balnéaires de dessaler la mer ou aux édiles campagnards de génocider les grenouilles.

Les cigales étaient là bien avant qu’on n’invente les vacances, le tourisme et les grandes migrations estivales. Déjà, au VIe siècle avant Jésus-Christ, le poète grec Anacréon chantait ses mérites, c’est dire ! « Le laboureur t’aime, car tu ne lui fais point de mal. Les hommes t’honorent, ô cigale, parce que tu leur annonces l’été. » Bien avant qu’on n’invente les vacances, mais elles sont un peu synonymes de farniente. La cigale n’a rien d’autre à faire que de chanter tout au long de l’été, si l’on en croit la fable. D’ailleurs, un dicton provençal rappelle qu’« il ne fait pas bon de travailler quand la cigale chante ». À ces heures de terrible canicule, les conseils de Mme Buzyn et du ministère de la Santé sont beaucoup moins poétiques. Frédéric Mistral prêtait à la cigale cette devise : « Lou soulèu me fai canta » (« Le soleil me fait chanter »). Devise qu’il fit sienne et qui accompagnait son blason orné d’une cigale chantant sous le soleil et sur un champ d’azur.

Pourtant, la cigale ne chante pas. Elle ne produit pas ce son accompagnateur de nos siestes crapuleuses derrière les volets clos ou de nos apéritifs interminables sous la treille, en se frottant les pattes ! Non, la cigale « cymbalise » ; d’aucuns diront que cela rime avec « tympanise ». En tout cas, Daudet, dans les Lettres de mon moulin, l’avait bien vu, puisqu’il qualifiait les cigales de « petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps ». C’est, en effet, avec leur abdomen qu’elles produisent leur tintamarre estival, abdomen doté de deux cymbales qui se percutent au rythme endiablé de 300 à 900 fois par seconde. Et, précision, ce festival est l’œuvre des mâles uniquement. Pour attirer les femelles, on l’aura deviné. Cette « chanteuse infatigable » qui « jette dans l’air brûlant et bleu sa ritournelle interminable » », comme l’écrivait Pagnol dans un poème de jeunesse, est en fait un chanteur. Le chant des cigales ne serait donc qu’un flirt d’été.

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