Culture - Economie - Editoriaux - 17 novembre 2019

Alexandra Sobczak-Romanski : « Pourquoi l’État contribue-t-il à la lente agonie des témoins de notre mémoire collective ? »

En plein examen de la loi de finances 2020, le rapporteur des crédits dédiés au patrimoine, Gilles Carrez (LR), a dénoncé un « hold-up » sur son budget pour l’année en cours, avec l’annulation de la réserve de précaution des crédits alloués au patrimoine pour cette année : 25 millions d’euros sont en jeu. Boulevard Voltaire a interrogé Alexandra Sobczak-Romanski, la présidente fondatrice d’Urgences patrimoine.

Gilles Carrez, des Républicains, a vivement dénoncé dans l’Hémicycle l’annulation de la réserve de précaution des crédits alloués au patrimoine pour cette année. 25 millions d’euros sont en jeu, soit « un montant supérieur aux seules recettes du Loto du patrimoine ». Comment réagissez-vous ?

De nos jours, plus rien ne m’étonne. Cette réserve à destination du patrimoine et des musées pouvait donner un peu d’oxygène à un budget déjà en état d’asphyxie, mais son annulation pure et simple donne à réfléchir et on finit par se demander pourquoi l’État contribue à la lente agonie des témoins de notre mémoire collective.
On peut être tourné résolument vers l’avenir en étant impliqué dans la transmission d’un héritage culturel que le monde entier nous envie.
Le patrimoine est pourtant un vecteur économique puissant, car si nous sommes la première destination touristique mondiale, ce n’est en aucun cas pour nos parcs éoliens, nos zones commerciales et nos parkings.
Cela dit, entre les démolitions qui vont bon train et les incendies qui se multiplient, dans quelques années, il n’y aura même plus besoin de budget pour l’entretien et les restaurations puisqu’il n’y aura plus rien à restaurer.
Ah oui, mais c’est vrai, le patrimoine est sauvé depuis deux ans grâce au loto dont M. Bern est le porte-drapeau. Je me suis déjà longuement exprimée sur ce sujet. Le loto est un écran de fumée qui permet de rendre moins visible le désengagement de l’État. C’est bien vu ! La popularité de M.ur Bern est telle que, désormais, le commun des mortels pense que notre patrimoine est sauvé.
Sauf qu’aujourd’hui, nous avons la preuve qu’il s’agit juste d’un tour de passe-passe. 24 millions de recettes pour le loto et hop ! on vous retire 25 millions de l’autre côté. J’espère vraiment que M. Bern va dénoncer fermement ce procédé et que les 25 millions « spoliés » seront rendus au patrimoine.
Le pire, dans tout ça, c’est que ces 25 millions étaient une « réserve » pour les urgences.
2019 aura pourtant été l’année de toutes les urgences, non ? Même si les dons pour la restauration de Notre-Dame sont énormes, il aurait été plus judicieux d’injecter quelques millions de cette enveloppe pour cet édifice emblématique de la France. Et les récents tremblements de terre dans la Drome et l’Isère qui, en plus des habitations, ont fait des dégâts considérables sur le patrimoine local, ce n’est pas une urgence, ça ? Et les vols à répétition dans les églises, ce n’est pas important ? Parce qu’entre nous, avec 25 millions, on en sécurise, des édifices. Quant aux musées qui ferment les uns après les autres, faute de subventions, je pense que certains d’entre eux auraient bien besoin de se voir gratifier de quelques deniers.
Alors, certes, si nous voulons voir rayonner notre patrimoine, on doit se prendre en main et ne pas tout attendre de l’État, mais quand des budgets sont prévus, il est totalement inadmissible de les voir disparaître sans explication cohérente.
En tout cas, merci, M. Carrez, d’avoir « levé le voile » sur cette spoliation.

Le général Jean-Louis Georgelin, missionné pour piloter la restauration de Notre-Dame de Paris, s’en est pris vertement mercredi à l’architecte en chef du monument. Il lui a conseillé de . Qu’est-ce qui est en jeu ?

J’ai un profond respect pour les militaires, mais j’avoue ne pas avoir compris la nomination d’un général pour « piloter » le chantier de restauration de Notre-Dame. Nous avons la chance d’avoir, dans notre pays, une « armée » de professionnels du patrimoine, plus talentueux les uns que les autres et tout à fait capables de diriger ce chantier hors du commun.
Comment réagirait l’armée si on nommait, à la tête du bataillon le plus aguerri, un architecte ? Je n’imagine même pas.
Alors, oui, souvent je parle « d’armée » s’agissant de faire « la guerre aux démolisseurs », mais c’est une métaphore, car la sauvegarde du patrimoine est un vrai combat quotidien, mais là, nous parlons de restauration d’un édifice remarquable, alors, laissons faire les professionnels du bâti ancien.
« Quant quisque norit artem, in hac se exerceat », nous disait Cicéron : en d’autres termes, « que chacun s’exerce dans l’art qu’il connaît » . Ou, plus « populairement », dans nos belles provinces de France, nous disons : « Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. »

Selon vous, que révèlent ces polémiques autour de la flèche de la cathédrale ? 

Chacun veut laisser une trace dans l’Histoire, et si, effectivement, le choix « d’inventer » une nouvelle flèche était avéré, alors ce serait la gloire éternelle pour celui dont le projet serait retenu, ainsi que pour tous ceux qui seraient à l’origine de la « métamorphose » de l’édifice.
Est-ce être « réac » d’espérer une reconstruction à l’identique ? Je ne pense pas.
Tenez, pour finir, encore une métaphore : imaginez qu’une star internationale ait un grave accident et qu’elle soit en partie défigurée. Pensez-vous qu’elle souhaiterait avoir un nouveau visage après ses longues et douloureuses opérations de chirurgie réparatrice ? Non. Et le public, pensez-vous qu’il souhaiterait que cette star soit méconnaissable ? Non, il voudrait simplement la retrouver telle qu’elle était avant l’accident.
Notre-Dame a subi suffisamment de choses sans devenir, en plus, l’objet de toutes les polémiques.
Laissons faire les professionnels, qui sauront lui redonner son âme et sa grandeur, et ne perdons plus de temps à polémiquer de façon malsaine uniquement dans le but de flatter les ego démesurés des uns et des autres.

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