Audio - Editoriaux - Entretiens - 8 août 2018

Alexandra Sobczak : “Le matraquage autour de Stéphane Bern a laissé croire que tout était sauvé. Or, tout continue à s’écrouler !”

Alexandra Sobczak explique pourquoi la mission Bern, le Monsieur Patrimoine d’Emmanuel Macron, peine à rassembler des fonds et propose d’autres pistes plus pérennes : des micro-taxes sur des plates-formes comme Airbnb, et la création d’un ministère du Patrimoine à part entière.

Pourquoi le loto de la mission patrimoine de Stéphane Bern ne rencontre-t-il pas le succès attendu ?

Tout d’abord, le Loto n’est pas pour maintenant. Le tirage magique n’aura lieu qu’au mois de septembre.
Plus généralement, la mission Bern ne rencontre pas le succès escompté, parce que trop de communication tue la communication. Il n’était peut-être pas idiot de nommer M. Bern en qualité de “monsieur patrimoine” eu égard à ses fonctions médiatiques. C’est en effet un très bon présentateur d’émissions culturelles et il est le représentant idéal de toutes les têtes couronnées de France et de Navarre. En revanche, le fait de le positionner un peu comme un sauveur a entraîné une désaffection pour le sujet. Les gens ont pensé que sa nomination et ses actions allaient tout changer et que le patrimoine allait être sauvé.
Il faut tout de même noter que ses actions ne sont pas du tout novatrices. M. Bern n’a absolument pas le temps de s’occuper du patrimoine étant donné ses occupations médiatiques. L’idée du Loto par exemple avait été avancée par monsieur de Mazières, maire de Versailles. Il était ainsi facile d’aller piocher les idées anciennes pour en faire des idées nouvelles.
À force de matraquer dans tous les médias que monsieur Bern allait sauver le patrimoine, les gens se sont totalement désengagés.

La souscription en ligne n’a récolté que 1,3 million d’euros alors qu’il faudrait 2,5 milliards d’euros pour sauver le patrimoine. Que pourrait-il être mis en place pour rassembler cette somme ?

Les souscriptions nationales ne suffiront jamais. Il faut vraiment inventer la sauvegarde du patrimoine de demain. Nous sommes nombreux, Français comme étrangers, à consommer du patrimoine. Le consommateur doit être payeur. Pourquoi ne pas inventer la taxe patrimoine, comme on a inventé l’écotaxe ? Chaque fois qu’on achète une machine à laver ou un téléphone portable, on paye une microtaxe que personne ne remet en cause. Pourquoi ne pas inventer une microtaxe patrimoine du même style ?
Il serait difficile de taxer encore les hôteliers qui sont déjà bien étranglés, mais pourquoi ne pas taxer des plateformes comme Booking ou AirBnB ? À chaque réservation, 20 ou 50 centimes pourraient être prélevés et reversés à un fond spécifique.
Il faut néanmoins arrêter avec le monopole de la Fondation du patrimoine. La Fondation est très bien pour un certain domaine. En revanche, pour le patrimoine en péril, et notamment le petit patrimoine, totalement oublié de la mission Bern, cette microtaxe serait une solution rêvée.

Selon vous, la mise en avant exagérée de Stéphane Bern a déresponsabilisé les gens.

C’est exact. Pour autant, ce n’est pas la faute de Stéphane Bern. Il a très bien rempli la mission qui lui avait été confiée. Une simple campagne de communication avec Stéphane Bern partout sur les affiches aurait suffi. Il était un peu contre-productif d’enlever le patrimoine du portefeuille de madame Nyssen, ministre de la Culture. Cela l’a un peu décrédibilisée laissant entendre que Stéphane Bern était nommé au patrimoine parce qu’elle n’en était pas capable. Ce n’est pas bien vis-à-vis de la population, car cela décrédibilise le ministère. Il n’avait pas besoin de cela.
In fine, la solution serait d’avoir un ministère du Patrimoine, pas un monsieur Patrimoine, comme jadis il y a eu un ministère des Beaux-arts. Il y aurait alors des gens qui travailleraient en permanence à la sauvegarde du patrimoine. Les problèmes de patrimoine en péril sont à considérer sur le long terme en travaillant ensemble. Il ne faut pas se contenter d’effets d’annonce.
Tout ne va pas bien, et tout continue de s’écrouler sur tout le territoire.

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