Culture - Editoriaux - 25 mars 2020

Albert Uderzo est mort : la France d’Astérix en deuil

et Obélix, sans oublier Idéfix, sont une nouvelle fois orphelins avec la mort de leur père en pinceaux, , décédé à 92 ans, tandis que leur père de plume, René Goscinny, nous a quittés bien plus tôt, en 1977.

Bien sûr, Astérix n’était pas le seul enfant de ce vieux couple – il y a le désormais oublié Oumpah-Pah, sorte d’Indien d’opérette, créé à la fin des années cinquante –, mais Astérix était le petit favori de la famille. Certes, ses deux parents ont eu leur lot d’infidélités. Goscinny et Lucky Luke, Goscinny et Iznogoud, Goscinny et le Petit Nicolas, et on en oublie ; tandis qu’Uderzo, avec le duo Tanguy et Laverdure, le trompait avec l’autre scénariste vedette de l’époque, Jean-Michel Charlier, père du meilleur western dessiné au monde, ce lieutenant Blueberry mis en cases par cet autre génie du neuvième art que fut Jean Giraud, alias Mœbius.

Il n’empêche… Il y avait Astérix, le héros dont tout le monde se souvient, parce qu’entré dans la mémoire nationale. Le mythe du petit village gaulois qui résiste à l’envahisseur, le nom donné au premier satellite français envoyé vers l’infini et au-delà. Même s’il y avait aussi ce général de Gaulle prétendant que Tintin était son « seul rival international ».

Prendre un héros belge pour incarner la Gaule ? Udernny et Goscizo avaient bien ri de la trouvaille, jusqu’à cette soirée à l’Olympia où Goscinny croise François Missoffe, ministre du Général, qui lui avoue entre deux portes : « Il faut que je vous raconte une chose : l’autre jour, au Conseil des ministres, de Gaulle a fait l’appel en nous rebaptisant tous du nom d’un de vos personnages ! »

En ce qui concerne Albert Uderzo, l’évidence s’impose : la créature aura bouffé tout cru son créateur. En effet, qui se souvient, aujourd’hui, que ce dessinateur était grand parmi les grands ? La mémoire collective a tendance à le reléguer au rang de la « BD à gros nez », comme on dit. Et le poids de René Goscinny – l’un des rares cas de figure où le scénariste aura supplanté le dessinateur – a manqué de peu de nous faire oublier à quel point, justement, Albert Uderzo était un immense dessinateur.

Aussi à l’aise dans le style réaliste que dans le registre comique, cet homme savait tout faire. Normal : il avait été à la plus auguste des écoles, celle du magazine américain Mad, animé par le mogul Harvey Kurtzman, lui aussi admiré par son compère Goscinny. Bref, Uderzo était de la trempe d’un Jack Davis, dessinateur vedette du magazine en question.

Pour vous en convaincre, il suffit de contempler ne serait-ce qu’une seule case de n’importe quelle aventure d’Astérix. Le sens du mouvement, à croire que ses personnages étaient aussi bien animés sur papier que sur grand écran. Puis celui du détail : pas une seule scène de forêt sans y voir bondir un écureuil, trottiner une laie suivie de ses marcassins, une feuille qui tombe en automne, une fleur exhibant ses pétales dès le printemps venu.

Même si tardivement reconnu par ses pairs, il est évident que cet homme était un authentique génie. L’intégrale de Pierre Soulages contre un simple crayonné du grand Albert ? Pour l’homme de l’art, il n’y a pas à barguigner.

Pareillement, il n’est pas non plus illicite d’estimer que le duo Uderzo-Goscinny symbolise, à lui seul, une certaine conception de l’immigration assimilatrice d’antan. Lui, l’enfant d’immigrés italiens ; l’autre, de juifs polonais ayant grandi en Argentine, mais qui tous deux ont offert le plus beau cadeau qui soit à leur terre d’accueil, d’amour et d’adoption : un certain Astérix.

Pour se consoler, on se dira qu’Albert est parti rejoindre son ami René, au grand banquet divin, tout là-haut, là où même le barde Assurancetourix a, pour une fois, le droit de pousser la roucoulante.

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