S’il est possible de mesurer le succès d’un homme à l’ampleur des jalousies qu’il suscite, on peut quantifier la haine et la rancœur qu’inspire un duo aux énergies déployées pour l’abattre, plus encore lorsque ce duo trône au sommet du rugby français. Au début de l’histoire, deux personnages de roman. Un enfant du désert et un enfant de la balle.

Le premier, arrivé en France sans le sou pour y bâtir la 32e fortune du pays, emploie aujourd’hui 40.000 personnes et s’est vu décerner la Légion d’honneur. Le second, nommé sélectionneur du XV de France à 35 ans, puis ministre des Sports, fut élu président de la Fédération française de rugby fin 2016, après une minutieuse campagne de terrain au cœur du rugby amateur et rural qu’il aime d’un amour réciproque.

De la rencontre entre et et de leur coup de cœur survenu il y a cinq ans naîtra la victoire de la candidature française pour l’organisation de la Coupe du monde de rugby 2023, au nez et à la barbe des nations anglo-saxonnes. Mais fin 2017, quelques semaines après cette attribution, les nuages noirs ont commencé à obscurcir le ciel de ce tandem auquel tout avait souri. Si le rugby français avait toutes les raisons de profiter du retour des beaux jours, à l’arrière-cour, deux mouvances aiguisaient leurs couteaux.

D’un côté, une frange de présidents de clubs, petits barons locaux qui règnent sur leurs fiefs de province, et qui ont prêté le serment de faire rendre gorge à Mohed Altrad, condamné sans procès dès son irruption dans le milieu pour ne pas avoir ployé le genou devant les vénérables maîtres du Temple, dans les salons feutrés du château de Brindos.

De l’autre, les ayatollahs de l’Ovalie, composés d’une poignée d’anciens grands joueurs et entraîneurs, autoproclamés dépositaires et garants des valeurs du rugby, dont la gouvernance leur reviendrait de droit. Pour cette caste de vertueux, Bernard Laporte est coupable d’incarner l’argent sans pudeur, la communication sans filtre, la droite sans complexe et sans doute, avant toute chose, la notoriété sans partage.

Une pièce en deux actes va, dès lors, se jouer. Tout d’abord, l’arche de Noé constituée des anciennes gloires va saisir l’aubaine de la campagne électorale pour la présidence de la FFR et réaliser une véritable OPA sur la liste du candidat Florian Grill, seul en lice pour faire échec au roi. En amont, la poignée d’intrigants qui tire les ficelles à la Ligue (l’organe indépendant qui gère le rugby professionnel) aura martelé et acculé Altrad, l’attaquant sans relâche sur tous les fronts.

L’assaut final fut donné la semaine dernière, soit dix jours avant le scrutin. Mardi matin, Bernard Laporte, ses trois plus proches collaborateurs et Mohed Altrad (71 ans) étaient placés en garde à vue dans les locaux de la brigade de répression de la délinquance économique, où ils seront retenus 36 heures durant. Si peu d’éléments ont filtré, les conditions d’attribution de la Coupe du monde semblent intéresser les enquêteurs. Au même moment, la Ligue déposait un recours contre la FFR devant le Conseil d’État pour contester le calendrier de mise a disposition des joueurs de l’équipe de France, tandis que les rédactions sportives nationales, aussi ouvertement anti-Laporte que peuvent être anti-Trump leurs confrères de Libération, annonçaient sourire aux lèvres l’imminence du Grand Soir.

Ce procédé inique au timing ahurissant révèle, sinon l’existence d’un cabinet noir, a minima une stratégie de concertation que l’on serait en droit d’assimiler à un complot. L’Histoire de France a basculé en juillet 1789 lorsqu’une poignée de bourgeois parisiens a pris la Bastille et enclenché un processus qui allait conduire à la chute de la monarchie, contre la volonté du tiers état. Samedi 3 octobre, le peuple du rugby de France, par la voix des présidents des 1.800 clubs, devra choisir entre le vote de confiance à l’équipe en place ou un candidat aux mains d’une fange de jacobins régicides.

Longue vie au roi !

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