[POINT DE VUE] Législatives à la proportionnelle : le piège en gestation

Une majorité étriquée lors des prochaines législatives privilégierait surtout la nomination, à Matignon, d'un vieux routier du palais Bourbon.
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À l'heure actuelle, les sondages laissent entrevoir un scénario dégagiste. Marine Le Pen pourrait entrer à l’Élysée. Dans la foulée, la Présidente nommerait un Premier ministre et dissoudrait l'Assemblée nationale.

En effet, il est grand temps d'envoyer à la trappe la chambre élue en 2024. Et le chef de l’État nouvellement désigné a tout intérêt à provoquer des élections législatives afin de demander aux citoyens de faire montre de cohérence et de lui donner les moyens de sa politique. On a constaté en 1981, en 2002 ou en 2017 qu’en pareil cas, le peuple français accordait à l’exécutif une majorité parlementaire massive afin de lui laisser les mains libres. Inversement, le corps électoral réagit négativement lorsque l’Élysée ne provoque pas de législatives dans la foulée : les résultats mitigés des consultations de 1997 ou de 2022 en apportent l'illustration.

Comparaison n'est pas raison

Quand on examine les scrutins législatifs de 1981, de 2002 et de 2017, on constate cependant que le tsunami n'est qu'apparent. En fait, les succès du PS, de l'UMP puis d'En Marche ne se soldent pas majoritairement par des gains en voix, mais de sièges : ce sont les électeurs du candidat battu à la présidentielle qui sont partis à la pêche. Dès lors, les circonscriptions dites « tangentes » ont basculé les unes après les autres ; avec des sièges qui se jouent parfois à 15 voix, voire à un bulletin près.

Mais ceci n'est vrai qu'au scrutin majoritaire ; et là est le hic.

Certes, à l'exception d'un seul cas en 1986, le mode d'élection sous la Ve République est majoritaire dans les 577 circonscriptions du territoire français. Mais la représentation proportionnelle (RP) prévaut déjà pour les autres scrutins parlementaires. La circonscription est la France entière pour les européennes et le département pour une partie des sénatoriales. Donc, le passage à la RP modifierait considérablement la composition de l’Hémicycle en reproduisant plus ou moins fidèlement l'éparpillement des intentions de vote entre les différents partis : avec 35 % des voix, le RN et ses alliés n'obtiendraient, en théorie, que 35 % des sièges : pas de quoi gouverner, sauf à passer des alliances à droite.

Ce serait un peu la répétition de l'alternance 1986-1988 : les socialistes font passer les législatives à la proportionnelle afin de priver la droite de majorité ; mais en fait, Jacques Chirac obtient une courte majorité au prix d'alliances hétéroclites qui le gêneront.

Le piège en gestation

Il est évident que ni M. Macron ni le bloc central ne souhaitent le succès du camp national : on voit donc s'empiler les bombes à retardement telles que la dette, les déficits ou les nominations précipitées. Et, à cet égard, le passage des législatives à la proportionnelle fait déjà l'objet d'un cadrage technique précis : il s'agirait d'une RP au plus fort reste et dans le cadre des grandes régions (le scrutin resterait majoritaire dans les circonscriptions ultramarines et pour les Français de l'étranger). Reste à décrypter ce système.

Notons, pour commencer, que la proportionnelle peut avoir un effet majoritaire : dans une circonscription à un siège, seul le parti arrivé en tête a un élu. S'il y a deux sièges en jeu, ce sont probablement les deux listes arrivées en tête qui vont rafler un siège chacune. Mais quand une circonscription envoie 50 députés à l'Assemblée, le plus petit groupuscule a intérêt à présenter une liste en vue de gagner un siège au palais Bourbon.

Il existe, certes, aujourd'hui un seuil de 5 % des suffrages exprimés pour avoir un élu. Mais rien n’empêche le législateur d'omettre cette précision. Sous la IVe République, on a vu un candidat élu député avec moins de 5 % des voix ! Donc, pour celui qui cherche à fragmenter l’Hémicycle afin de le rendre ingérable, rien ne vaut les grandes circonscriptions : le choix des régions est par conséquent très logique à cet égard.

Revenons à une circonscription à cinq sièges. Une liste qui recueille 30 % des voix aura donc… 1,5 élu ; c'est-à-dire 1 siège et un « rompu » d'un demi-siège. Pour répartir ces « rompus », il existe deux méthodes aussi complexes, logiques et démocratiques l'une que l'autre : la plus forte moyenne et le plus fort reste, mais qui ne donnent pas du tout le même résultat en termes de sièges. Nous nous acheminerions vers une distribution au plus fort reste ; laquelle favorise les petites listes et, donc, la dispersion des sièges entre les forces politiques.

Voilà qui compliquerait assurément le choix d'un Premier ministre : le camp national peut, certes, lancer une ouverture vers la droite républicaine. Mais une majorité étriquée privilégierait surtout la nomination, à Matignon, d'un vieux routier du palais Bourbon, accoutumé aux joutes ainsi qu'aux marchandages parlementaires.

Vers une modification in extremis de la loi électorale ?

Emmanuel Macron est partisan de la proportionnelle… pour ses successeurs. Peut-il alors bouleverser in extremis la loi électorale par pure opportunité, sachant qu'il pourrait disposer à cet effet d'une majorité dans l’Hémicycle ?

La tradition républicaine interdit, en principe, toute modification de la loi électorale à moins d'un an d'un scrutin ; ce qui est désormais inscrit noir sur blanc à l'article L. 567-1-A du Code électoral. Mais cette disposition peut être contournée pour trois raisons. D'abord, nous sommes en théorie à plus d'un an de la fin de la législature… prévue en 2029. Ensuite, cet article n'est protégé que par une loi ordinaire : donc, le Parlement, qui ne peut se lier les mains pour l'avenir, peut l’abroger à tout moment. Enfin et surtout, le Conseil constitutionnel, qui vient de rendre deux décisions à ce sujet (2025-883 DC et 2025-892 DC), a refusé de censurer une modification in extremis de la loi relative aux élections municipales et il a donc créé une jurisprudence totalement transposable au scrutin législatif.

Voici donc comment les adversaires de l'Union nationale pourraient la paralyser sur le plan législatif et gâcher sa victoire aux présidentielles.

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Pr Jean-Richard Sulzer
Agrégé des Facultés de l'Université Paris Dauphine. Président du Cercle national des économistes

Vos commentaires

14 commentaires

  1. Très élaborés tous ces scénarios mais curieusement personne n’évoque une dissolution ultime que peut décider freluquet avant de sortir, … et alors pas d’autre dissolution possible avant un an pour la nouvelle présidence : dans l’esprit tordu du gamin pathologique cela me semble très possible, non ?

  2. Il fut un temps où le RN y était favorable je pense que aujourd’hui ils ont évolué sur ce sujet très a risque en revanche comme Macron n’a cure de la France, avant de quitter le navire il pourrait en effet changer le mode de scrutin.

  3. Depuis Giscard, la Constitution a été largement charcutée et déconstruite par tous les médiocres qui se sont succédé à l’Elysée comme à Matignon. Les partis de toute obédience ont mis 50 ans pour avoir la peau de la Vème. Maintenant, on y est.. Alors, la proportionnelle? Quelle importance? Toute la racaille politicienne agit déjà comme si elle était en place. Mais tous gaullistes, disent-ils!

    • Autre hypothèse : MLP en tête au premier tour => émeutes massives provoquées partout => « report » du 2ème tour à une date ultérieure (voire article 16). Variante : participation active à un conflit extérieur (« on ne vote pas pendant une guerre », qui peut être longue…)

  4. Monsieur le Professeur, votre conclusion : »Voici donc comment les adversaires de l’Union nationale pourraient la paralyser sur le plan législatif et gâcher sa victoire aux présidentielles » fait preuve d’un certain mépris des électeurs ! …
    Il semble que beaucoup d’experts se désespèrent lorsque les gueux risquent d’aller voter alors « ça » se mobilise pour faire des « projets sur la comète » ! …
    Il faut juste souhaiter que les abstentionnistes retournent voter car ceux là vous et vos « potes » ne les « calculent » pas ! … ET donc vos prévisions sont biaisées ! …

  5. Les législatives à la proportionnelle, c’est une façon de revenir à la France ingouvernable antérieure à 1957.
    Mais de toute façon ce n’est plus grave puisque la France est maintenant gouvernée de fait par l’étranger via le truchement de madame von der Layen interposée !

    • Tant que le RN n’avait pas ou que très peu d’élus la proportionnelle était évoquée par certains le temps des campagnes électorales, mais jamais mise en peuvre.Et pour cause: cela permettait à des formations politiques d’être sur représentées par rapport à leur audience électorale réelle. Maintenant que les temps ont changé, que le RN est largement devant toutes les autres formations et que cela lui permet d’avoir, malgré les magouilles du « faire barrage », un nombre significatif d’élus.la ^rortionnelle va être d’actualité, car elle permettra à des formations en nette perte de vitesse, de sauver des prébendes et, surtout d’éviter d’avoir un nombre de députés élevé, au cas ou le « faire barrage » ne fonctionnerait plus comme au temps « béni » des magouilles du front « républicain ». les promoteurs de la proportionnelle à leur profit que le discrédit les frappes et que le battage politico médioato=ique ne fonctionne plus autant! Ils ne le reconnaitront jamais officiellement, mais ils savent que la ficelle est devenue grosse et que de plus en plus de gens en a pris conscience. Même si ceux qui en ont pris conscience devraient être encore plus nombreux…

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