La Boisserie, lâchée par les héritiers du Général et convoitée par l’État

Perdra-t-elle son âme ? Estimée entre 800 000 et 3 millions d’euros, la demeure de De Gaulle suscite l'attention de Macron et Dati.
@Wikimedia commons
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À Colombey-les-Deux-Églises, La Boisserie incarne bien davantage qu’une simple maison de campagne. Acquise en 1934 par Charles de Gaulle, elle fut à la fois un refuge familial, un lieu de réflexion politique et le théâtre de moments majeurs de l’Histoire nationale. C’est dans cette demeure que le Général s’est éteint le 9 novembre 1970, laissant derrière lui un héritage considérable. Depuis plusieurs mois, cette maison est au cœur d’un bras de fer entre ses héritiers et l’État français.

Les héritiers du Général

Après la disparition de l’amiral Philippe de Gaulle en mars 2024, ses quatre fils ont hérité de la propriété et, rapidement, leur volonté de s’en séparer s’est précisée. Les quatre petits-fils du Général, Pierre, Charles, Yves et Jean, présentent alors des profils contrastés et parfois opposés.

Pierre de Gaulle, le plus médiatisé, issu du monde de la finance, est connu pour ses prises de position politiques, notamment favorables à la Russie, ce qui suscite des inquiétudes au sommet de l’État comme dans sa famille. Charles s’est engagé en politique, il a été député européen du Front national de 1999 à 2005. Jean, pour sa part, a suivi un parcours presque similaire, mais il s'est s’investi au sein de l’UMP avant d’exercer des fonctions à la Cour des comptes. Enfin, Yves, plus discret, a mené une carrière de haut fonctionnaire avant de rejoindre le secteur privé.

Leur décision de vendre s’inscrit dans une logique patrimoniale et financière assumée. Cette démarche a débuté par une vente aux enchères organisée en 2024, portant sur près de 350 souvenirs ayant appartenu au Général. Elle a rapporté plus de 5,6 millions d’euros, selon nos confrères de L’Express. L’État est intervenu dans cette opération en exerçant son droit de préemption. Il a acquis certaines pièces majeures, dont le manuscrit de l’appel du 18 juin 1940. Reste, désormais, un bien emblématique à céder : La Boisserie elle-même.

L’État s’inquiète et agit

Face à cette perspective, l’État français a multiplié les initiatives. La décision des héritiers est juridiquement légitime, mais La Boisserie n’est pas une demeure comme les autres et l'enjeu de sa préservation dépasse largement les intérêts privés.

Sous l’impulsion du Président Emmanuel Macron, un objectif a été fixé : faire entrer la propriété dans le giron public afin d’en garantir la conservation. Une procédure de classement au titre des monuments historiques a été engagée en urgence, traduisant la volonté de verrouiller l’usage du site. L’ancien ministre de la Culture, Rachida Dati, a également rencontré Yves de Gaulle afin de négocier l'acquisition. L’estimation de la demeure varie fortement : elle oscille entre 800.000 euros et 3 millions d’euros. Difficile d’attribuer une valeur à un lieu dont l’importance historique excède largement les critères immobiliers classiques.

La Boisserie, mémoire vivante du gaullisme

Au-delà du conflit actuel, La Boisserie demeure un symbole puissant, intimement lié au destin de Charles de Gaulle et à l’Histoire de la France du XXe siècle. Acquise en 1934, la maison de Colombey-les-Deux-Églises devient très vite un refuge pour le futur chef de la France libre. Il y trouve un espace de retrait propice à la réflexion, loin de l’agitation parisienne, et s’y installe durablement avec son épouse Yvonne et leurs enfants.

C’est entre ces murs que de Gaulle rédige une grande partie de ses Mémoires de guerre, œuvre majeure publiée entre 1954 et 1959. Il y livre sa vision du conflit et du destin de la France. La Boisserie devient également un atout politique lorsqu’elle accueille des chefs d’État comme le chancelier allemand Konrad Adenauer en septembre 1958, dans un moment hautement symbolique de la réconciliation franco-allemande.

Cette demeure est aussi le théâtre de tristes événements intimes. En février 1948, la famille de Gaulle y traverse l’épreuve du décès d’Anne, la fille cadette du Général, atteinte de trisomie 21, à laquelle il était très attaché. C’est également dans cette maison que Charles de Gaulle s’éteint le 9 novembre 1970, victime d’une rupture d’anévrisme, alors qu’il se trouvait dans sa bibliothèque.

Aujourd’hui encore, La Boisserie conserve cette atmosphère singulière où se mêlent vie privée et destin national. Le mobilier, les objets, l’agencement même des pièces témoignent de l’intimité du Général. Propriété d'une famille, elle représente un fragment essentiel de l’Histoire nationale et une pièce majeure de l’héritage gaullien auquel beaucoup de Français sont attachés. Reste à savoir si La Boisserie ne perdra pas un peu de son authenticité en quittant le giron de la famille de Gaulle pour celui de l'État, qui n'a pas brillé par ses soins à un lieu autrement emblématique : le Louvre.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

62 commentaires

  1. pas tellement partisan de De Gaulle qui a laché les Fançais d’Algérie ,mais s’etait tout de même un grand homme ayant contribué à la libération de la France et a tenu tête aux Americains et Anglais ,l’état en devenir propriétaire ??un jour tout sera vendu en douce pour faire un hotel de luxe et l’argent dilapidé comme cela s’est déja passé avec d’autres biens de l’état

  2. L’Etat doit préempter cette propriété qui appartient désormais à  » l’HISTOIRE » et en faire le musée de l’homme de la France Libre. Cette magnifique propriété attirera probablement la convoitise d’un investisseur qui en fera une Auberge Relais et Châteaux.

  3. Au décès du Général de Gaulle, Pompidou avait fait voter une loi pour l’exonérer de droits de succession, puis un décret pour attribuer à « Tante Yvonne » une double pension de réversion, d’une part de Conseiller d’État, d’autre part de général de brigade. Nos dirigeants actuels n’ont plus cette délicatesse.

  4. C’est vrai que l’on ne visite pas cette maison sans une certaine émotion, comme de marcher dans les mêmes allées que rappellent des photos du général. Le village constitue désormais un tout avec sa croix de Lorraine et évidemment le cimetière où la modestie du monument impressionne. Il faut que la France préempte mais pas à 3 millions d’euros car se serait vendre de la pierre « symbolique » et non un immeuble certes imposant. De plus les héritiers, vu leurs parcours respectifs n’ont rien de héroïques qu’il conviendrait de récompenser.

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