[TRIBUNE] Mai 1936 : pour en finir avec le Front populaire

Un événement mythique que la gauche célébrait tous les dix ans.
AnonymousUnknown author (Keystone France), Public domain, via Wikimedia Commons
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Il y a 90 ans, le 3 mai 1936, l’union de la gauche baptisée « Front populaire » remportait les élections législatives et accédait au pouvoir. Un événement mythique que la gauche célébrait tous les dix ans. Mais aujourd’hui, nul n’ose plus évoquer ce passé au sein d’une NUPES dispersée façon puzzle. Et pourtant, c’est la première fois qu’un parti révolutionnaire, le Parti communiste, concluait un programme de gouvernement avec les mouvements de la gauche bourgeoise, les socialistes de la SFIO et les centristes du Parti radical.

La notion de gauche unie n’était pas nouvelle

La notion de gauche unie n’était pas nouvelle, puisqu’un Cartel des gauches, formé par les socialistes et les radicaux, l’avait déjà emporté en 1924 et en 1932, mais sans inclure le PCF. De plus, les socialistes soutenaient le gouvernement sans y participer. Enfin, à chaque fois, les radicaux avaient changé d’alliance en cours de législature pour gouverner avec le centre droit.

La genèse de l’alliance

La manifestation du 6 février 1934 ébranla la Troisième République, minée par l’instabilité gouvernementale et la corruption. Et, dès le 27 juillet 1934, socialistes et communistes signaient un « pacte antifasciste ». Maurice Thorez fit un pas de plus en appelant les classes moyennes à rejoindre ce rassemblement populaire, ce qui fut fait le 14 juillet 1935 avec l’arrivée des radicaux d’Édouard Herriot et de l’ensemble des syndicats.
Cependant, l’ouverture des archives laisse dessiner une stratégie moins idyllique : en réalité, Thorez agissait suivant les vœux du Komintern. En effet, Staline, ayant assisté à l’arrivée d’Hitler le 30 janvier 1933, avait tout à craindre des visées hégémoniques de l’Allemagne ; un gouvernement pro-allemand en France aurait permis au Reich de dégarnir sa frontière occidentale pour mieux attaquer la Russie. Donc, le PCF se comportait déjà comme un valet de Moscou.

Un programme bien timide

Les partis du Front populaire craignaient que la présence communiste ne fasse fuir les électeurs centristes du Parti radical, d’où un programme comprenant peu de mesures concrètes : la nationalisation des chemins de fer ou encore la création d’un Office du blé (l’ancêtre de la PAC) destiné à soutenir les cours.
Il est à noter que les plus grandes réformes à venir ne figuraient même pas au programme (congés payés, semaine de 40 heures). Elles furent adoptées sous la pression des grèves qui avaient débuté dès le lendemain des élections. Sombre présage : les syndicats entamèrent leur mouvement en occupant les trois grandes usines d’aviation travaillant pour la Défense nationale (Bréguet, Latécoère et Bloch-Dassault).
C’est sur la politique extérieure que le programme d’union populaire était quasi mutique : l’antifascisme tenait lieu de mantra.

Une victoire en trompe-l’œil ?

La victoire de la gauche le 3 mai 1936, lors du second tour des législatives, est purement mythique : elle ne progressa que très marginalement en voix et même en sièges. Elle perdit des circonscriptions hautement symboliques comme Sochaux, Saint-Denis ou encore celle de Jules Moch dans la Drôme ; et elle ne dut son salut qu’au désistement républicain entre les deux tours de scrutin.
Dans cette Chambre des députés, l’alliance PC-PS ne recueillit que 249 sièges sur 608 ; la droite et le centre 242. En réalité, ce sont les 167 députés radicaux qui permettront à Léon Blum de s’installer à Matignon… sur un siège éjectable.
Le bilan de son gouvernement, installé à Matignon le 4 juin 1936, fera l’objet d’un autre article.

Quel bilan pour l’Assemblée du Front populaire ?

À cette époque, la durée du mandat était de quatre ans et devait donc s’achever… le 3 juin 1940 ! Tout est dit : à cette date, les députés comme les membres du gouvernement fuyaient vers le sud pour tenter d’échapper aux troupes allemandes. Les députés communistes qui avaient approuvé le pacte germano-soviétique (dit « pacte Staline-Ribbentrop ») étaient soit en fuite, soit en prison après avoir été déchus de leur mandat.
En réalité, il est d’usage, en cas de conflit, de proroger le mandat en cours de tous les élus en fonction. Et c’est donc très légalement que les députés et les sénateurs, réunis en Congrès le 10 juillet 1940 à Vichy, siégèrent une dernière fois… pour enterrer la République ! Seuls 80 d’entre eux, dont 72 issus de la gauche, votèrent contre les pleins pouvoirs à Pétain.
Pire encore : Laval avait promis aux élus que les sessions du Parlement n’étaient que suspendues, mais que leur mandat courrait jusqu’à l’entrée en vigueur de la future Constitution de l’État français. En clair, ils continueraient à toucher leur indemnité parlementaire - ce qui fut le cas jusqu’en octobre 1941.
D’ailleurs, en 1944, prévoyant la défaite allemande, Laval tenta de réunir à nouveau le Congrès afin de négocier en douceur la transmission du pouvoir aux gaullistes. Peine perdue : selon la doctrine gaullienne, le régime de Vichy n’a jamais existé et ses actes juridiques sont nuls. Pour ces juristes, la Chambre élue en 1936 n’a disparu qu’avec le référendum du 21 octobre 1945 mettant fin à la IIIe République.
Triste fin pour un Cartel des gauches qui n’a pas préparé notre pays à la montée des périls extérieurs.

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Pr Jean-Richard Sulzer
Agrégé des Facultés de l'Université Paris Dauphine. Président du Cercle national des économistes

Vos commentaires

26 commentaires

  1. Si le cartel des gauches n’a disparu que le 21 octobre, on peut mettre à son actif la victoire du 8 mai.
    Parmi les députés n’ayant pas voter pour donner le pouvoir à Pétain, la gauche est ultra majoritaire.

    • Il me semble qu’on a connu des mythes plus mythiques.
      L’union de la gauche a bien existé, elle a bien adopté des mesures « sociales » qui ont perduré après la guerre, même si elle a éclaté lors du pacte germano-soviétique.

  2. Combien des 80 furent ils de véritables résistants par la suite. Très peu. La majorité se tint dans l’expectative et ne réapparut qu’après la libération ou la rejoindre qu’à la fin comme Mitterand le fit quand le vent tourna.

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