26 août 1346 : Crécy, la déconfiture de la chevalerie française

Première grande victoire terrestre d'Albion, Crécy annonce aussi la fin d'un monde : celui du cheval et du cavalier.
Par Loyset Liédet — Cette image provient de la bibliothèque en ligne Gallica sous l'identifiant ARK btv1b84386043/f354, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=438361
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Le 26 août 1346, sur les hauteurs de Crécy-en-Ponthieu (dans la Somme), deux conceptions de la guerre médiévale s’affrontent. D’un côté, l’armée du roi de France Philippe VI de Valois, forte de nombreux chevaliers et convaincue de pouvoir écraser l’envahisseur anglais. De l’autre, les troupes d’Édouard III d’Angleterre, moins nombreuses mais solidement retranchées et appuyées par une importante force d’archers dont les traits meurtriers vont ravager les rangs de l’armée française. En effet, au terme de quelques heures de combats, Crécy est devenu la première grande victoire militaire terrestre de l’Albion dans cette guerre de Cent Ans qui ne fait que commencer.

Une guerre née d’une querelle dynastique

Lorsque le dernier des Capétiens directs et fils de Philippe IV le Bel, Charles IV, disparaît en 1328 sans héritier, la couronne de France revient à son cousin germain, le fils de Monseigneur Charles de Valois, Philippe VI. Édouard III, roi d’Angleterre et lui aussi petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France, accepte d’abord cette succession. Cependant, les tensions s’accumulent autour de la Guyenne, possession anglaise sur le continent, et de la Flandre, où les intérêts anglais et français s’opposent. En 1337, Philippe VI confisque alors la Guyenne et Édouard III, en représailles, revendique à son tour la couronne de France. C’est ainsi que débute la guerre de Cent Ans.

Les premiers affrontements ne se déroulent cependant pas à Crécy. Le 24 juin 1340, la flotte française est écrasée par les Anglais à L’Écluse, en Flandre. Ce n’est que six ans plus tard qu’Édouard III décide de frapper directement le royaume de France. En juillet 1346, il débarque dans le Cotentin avec une importante armée et entreprend une vaste chevauchée à travers la Normandie. Après avoir pris Caen, les Anglais franchissent la Seine à Poissy avant de remonter vers le nord. Pendant ce temps, Philippe VI rassemble son armée et ses alliés avant de se lancer à la poursuite de son rival d’outre-Manche.

Se préparer et mourir

Après avoir franchi la Somme, l’armée anglaise atteint le Ponthieu. Édouard III comprend qu’il ne pourra pas indéfiniment échapper à l’armée française. Il choisit donc de livrer bataille près de Crécy, sur un terrain qui offre à ses troupes une position défensive particulièrement favorable. Parmi ses principaux commandants figure son fils aîné, Édouard de Woodstock, le futur Prince Noir, âgé de seulement seize ans. Philippe VI arrive à la tête d’une armée plus nombreuse. À ses côtés se trouvent de nombreux princes français, mais aussi étrangers, parmi lesquels le roi de Bohême Jean de Luxembourg ou encore le comte de Flandre Louis de Dampierre.

L’armée française comprend également des arbalétriers génois, des mercenaires réputés pour leur expérience. Malheureusement, la puissance numérique de l’armée française ne suffit pas à assurer sa victoire. Les troupes arrivent progressivement sur le champ de bataille et leur organisation est imparfaite. À l’inverse, Édouard III entend contraindre son adversaire à venir se briser et mourir sur ses lignes de défense soigneusement préparées.

Les archers anglais brisent les assauts français

Le 26 août, les Français avancent vers les positions anglaises et envoient les arbalétriers génois en première ligne. Cependant, un violent orage éclate : la corde en chanvre des arbalètes prend l'eau et se détend, ce qui réduit considérablement leur efficacité, tandis que les archers anglais ont pu garder leurs arcs longs au sec. Les flèches anglaises s'abattent ainsi comme une pluie drue sur les Génois, les forçant à reculer. Croyant à une trahison, la chevalerie française fauche impitoyablement ses propres alliés en fuite avant de se lancer dans une série de charges successives contre les Anglais. Toutes échouent et, forts de leur position, les Anglais continuent de faire pleuvoir sur leurs ennemis leurs flèches dévastatrices.

Au fil des assauts, les pertes françaises deviennent considérables. Le chroniqueur médiéval Jean Froissart raconte que « la déconfiture et les pertes furent très grandes et très horribles, trop d’hommes nobles et vaillants, ducs, comtes, barons et chevaliers, demeurèrent sur le champ de bataille, par quoi le royaume de France dut depuis très affaibli d’honneur, de puissance et de conseil ». Parmi ces illustres morts figure alors le roi de Bohême Jean de Luxembourg, devenu aveugle quelques années auparavant, mais qui aurait demandé à être conduit au combat. Les comtes de Flandre et de Blois, ainsi que Charles II d’Alençon, frère de Philippe VI, figurent également parmi les victimes. Philippe VI lui-même manque d’être tué ou capturé. Son cheval est abattu et il est contraint de quitter le champ de bataille. Selon Froissart, son conseiller Jean de Hainaut lui aurait alors lancé : « Sire, venez-vous-en, il est temps, ne vous perdez pas ici si simplement. Ce que vous avez perdu cette fois, vous le recouvrerez une autre. »

Une victoire qui ouvre la route de Calais

Crécy ne met pas fin à la guerre, mais elle en modifie profondément le rapport de forces. Philippe VI a perdu une part considérable de ses forces et surtout une partie de son prestige. Édouard III, lui, conserve son armée intacte et peut désormais poursuivre sa chevauchée vers le nord et faire le siège de Calais, qui deviendra possession anglaise jusqu’en 1559. La bataille de Crécy fut bien plus qu’une défaite, elle brisa un monde, une arme qui avait fait la France. En effet, sur les hauteurs de Picardie, au milieu du fracas des armes et du déluge de flèches, la chevalerie française vit poindre son crépuscule, un déclin irréversible dont le glas final résonnera 69 ans plus tard, dans la boue d'Azincourt, en 1415.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

24 commentaires

  1. L’histoire militaire propose toutes une série de déconvenues dues à un changement de tactique correspondant souvent à une avancée technique. Légion romaines « invincibles » taillées en pièces à Carrhes par des cavaliers scythes (?), Anglais aplatis à Castillon grâce aux nouvelles coulevrines, autant que les Français à Crécy, enfoncement des lignes allemandes en 1918 par la coordination des 3 armes, exact contraire avec la défaite française de 1940 avec des chars trop lourds mais surtout isolés. La liste est longue. Un grand général a longtemps joué et gagné avec des armements analogues à ceux de ses adversaires mais lui allait plus vite. Napoléon B.

  2. L’énorme différence entre les guerres de cette époque et la notre, réside au fait que les rois et les chefs alors étaient aux premières lignes quand aujourd’hui ils mènent des guerres, bien à l’abri dans leurs bunkers.

  3. Sur le temps long, c’est surtout la mise en évidence d’une lutte séculaire et qui dure encore (demandez aux Russes et aux Ukrainiens), la lutte de la flèche contre la cuirasse et la mobilité. Plus le projectile devient efficace, plus il faut « cuirasser » au détriment de la mobilité. Aujourd’hui, chars de bataille russes contre drônes et AMX10 (moins blindés mais plus rapides) contre l’arsenal russe. En 1944, les allemands avaient produit le « Tigre 2 » qui ne pouvait passer les ponts car trop lourd et ne pouvait emprunter les pistes forestières car trop encombrant. Résultat: l’échec de l’offensive des Ardennes.

  4. Dans la bataille de Crécy ont parle des Français et des anglais,mais ils n’avaient rien d’anglais c’étaient des Français qui ce battaient contre des Français surtout Normands car leurs descendants venait de Guillaume le Conquérant,normand née à Falaise.

  5. Évitons les clichés. 1) L’homme d’armes à cheval n’a pas disparu des armées et des champs de bataille après 1346. 2) La chevalerie existait autant en Angleterre qu’en France (1348: création de l’ordre de la Jarretière par Édouard III). 3) Les armées de la fin du conflit ont toujours un encadrement aristocratique (voir le rôle du comte de Richemont et du duc de Bourbon à Formigny en 1450). Il faut se garder de reprendre à l’infini les récits du XIXe siècle.

    • Effectivement, on retrouve une cavalerie redoutable dans la Grande Armée napoléonienne, bien loin du moyen-âge. Il faut cependant distinguer le soldat à cheval du chevalier médiéval, à Crécy on parle de la chevalerie franque, d’hommes en lourdes armures montés sur d’énormes chevaux de guerre et chargeant à la lance. Les Français envisageaient encore la bataille comme une sorte de tournoi avec des combats singuliers dans les règles de la chevalerie, les Anglais, eux, faisaient la guerre, préférant le pragmatisme aux exploits chevaleresques. Le résultat, on le connaît. On retrouvera peut-être ce même pragmatisme dans les commandos britanniques de la seconde guerre mondiale.
      Ce qui a disparu, ce n’est pas le combattant à cheval, mais la chevalerie lourdement armée du temps des Croisades, d’une part parce que les armes de trait pouvaient percer les meilleures armures, mais aussi parce que l’artillerie commençait à apparaître dans les batailles. Dès lors que tuer à distance, sans combattre au corps à corps, est devenu possible, la fin de la chevalerie était inévitable.
      Pour finir, il faut bien différencier la chevalerie guerrière, celle des champs de bataille, de la chevalerie honorifique, celle des ordres chevaleresques. On peut être, au 21ème siècle, chevalier de la Légion d’Honneur, sans être un combattant en armure pour autant.

  6. Crécy 1346, c’est surtout la défaite de chefs désignés par convention sociale (la haute noblesse féodale) plus que pour leur compétence.
    La défaite d´Azincourt 1415 eu lieu pour le mètre motif mais les Anglais firent l´erreur de massacrer les chevaliers français prisonniers.
    Ainsi de nouveaux chefs, choisis pour leur compétence (les compagnons de Jeanne d’Arc) prirent leur place et boutèrent les Anglois.

    • Parmi ceux que vous appelez les « compagnons de Jeanne d’Arc » (les cadres de l’armée de Charles VII) on trouve Jean II, duc d’Alençon, René d’Anjou, duc de Bar, Arthur de Bretagne, comte de Richemont (frère du duc de Bretagne), Charles de Bourbon, comte de Clermont, Jean, batard d’Orléans (fils du duc d’Orléans), etc. La haute naissance restait un sacré critère de sélection…

      • C.est exact, Bertrand Guy.
        Mais parmi ceux que vous citez, beaucoup étaient de petite noblesse. Ils étaient surtout volontaires pour y aller et n´y étaient pas par obligation sociale pour « tenir leur rang » comme ceux de Crécy ou d´Azincourt.
        Sans être cavalier moi-même, je voulais surtout contredire l´excessive simplification de l´article de BV qui enterre un peu trop vite la cavalerie.

      • Les Anglais n´étaient pas dans le même schéma car leur armée était expéditionnaire, ce qui dispensait d´y aller ceux qui ne voulaient pas y aller.

  7. Trois observations : 1) nos historiens suivis par les ignorants parlent de  »Français » et d' »Anglais » ce qui est une schématisation abusive alors que dans cette querelle de succession dynastique le droit féodal est plutôt du côté  »anglais ». Tout le vaste duché d’Aquitaine est fief  »anglais » ; et les rois d’Angleterre sont des Normands or la Normandie a été annexée de force par les rois de France; 2) à Crécy et Azincourt (mais aussi à l’Écluse) ce qui frappe c’est la bêtise, la lâcheté et la méchanceté des  »élites » franques. Et en 2026 ? – 3) Jeanne d’Arc ce sera avant tout la révolte du peuple (comme elle le dit : « les bons et loyaux Français ») contre les cruautés de la guerre, et aussi l’idée souverainiste que la France doit avoir un roi en France. Et en 2027 ?

      • « l’Europe était une réalité bien avant l’UE par l’aristocratie et les cours royales  » ? mais de ce fait en guerres perpétuelles. (v.l’article) Après le désastre romain qui a entraîné 5 siècles de ‘dark ages », l’Europe culturelle a commencé à se reconstruire vers le XIe siècle sûrement pas grâce aux  » cours royales » fauteurs de guerres mais grâce au christianisme mis en application par mouvement monastique.

  8. Crécy est une honte française et particulièrement une honte de la chevalerie française.
    On a envoyé les archers génois au mépris des conditions climatiques et sans leurs pavois de protection restés à l’arrière. Une meute d’excités, n’obéissant à aucun ordre, a ensuite voulu pourfendre les anglais en chargeant en désordre, alors même que le terrain était boueux, que les français étaient face au soleil et que les anglais avait l’avantage d’être en hauteur. Gênés par leurs propres archers, les chevaliers français n’ont rien trouvé de mieux que de les massacrer pour faire de la place devant eux.
    En face, on ne peut que vanter la splendeur de la discipline anglaise, le travail fabuleux des archers anglais tirant en cadence 6 à 8 flèches à la minute, alimentés en munitions par une rigoureuse armada de petits porteurs. Et bien que bouillonnante, la noblesse anglaise a obéit aux ordres et n’a bougé une oreille qu’à la fin, quand elle en a eu le droit.
    Orgueil et stupidité brutale d’un côté, tactique et discipline de l’autre. Mieux vaut oublier Crécy.

    • Merci pour ces rappels historiques montrant l’arrogance et la fatuité de la chevalerie française. Mais pourquoi oublier Crécy ? Ne devrions-nous pas au contraire nous en souvenir et en tirer les conséquences ? Quand on voit nos dirigeants actuels, j’ai bien l’impression que les choses n’ont guère changé et que nous n’avons toujours pas tiré les enseignements de cet épisode peu glorieux de notre histoire.

      • Lors de la bataille de Taillebourg en 1242 , Saint Louis a stoppé les velléités anglaises d’Henri III en Saintonge et aquitaine. Voilà une victoire autant symbolique que stratégique ! Mais il parait que c’est de la propagande selon nos déconstructeurs ?
        Pourquoi toujours nous rappeler nos défaites et mettre ne sourdine nos victoires ? Surtout que nous avons eu des circonstances atténuantes par le fait que l’agresseur a toujours un temps d’avance , une stratégie pour se faire ,alors que le défenseur est dans l’attente de ce qui lui va tomber dessus Ce qui fut le cas à Crecy et Azincourt et sur la ligne Maginot face aux nazis; Mais là nous aurions pu tuer dans l’oeuf le nazisme mais il y a eu des ennemis intérieurs tels les pacifistes et les repentants pour dire que nous n’aurions pas dû demander réparation à l’Allemagne de ce qu’ils avaient détruits en France sur notre territoire , sinon de susciter l’ire de nos éternels ennemis . La suite leur a donné complètement tort mais ils insistent lourdement et continuent leur critique franco française de peur d’être soupçonnés de patriotisme .Par contre c’était formidable de couper la tête à un Louis XVI qui été le plus proche du peuple français et d’avoir torturé moralement Marie Antoinette et ses enfants . Quelle victoire admirable sur la royauté !

    • L’armée d’Édouard III, en état d’infériorité numérique, n’avait pas d’autre choix que d’opter pour une stricte défensive. Par ailleurs, on comprend la volonté des Français d’en finir avec ces envahisseurs qui venaient de saccager la Normandie (incendiant Caen au passage) et de multiplier les exactions… Il faut remettre en contexte…

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