C’était il y a 60 ans. Base spatiale de Baïkonour, en URSS, le cosmonaute pénètre dans le premier étage de la fusée Vostok 1. Son pouls passe anormalement de 64 à 157 pulsations par minute : il sait qu’il n’a qu’une chance sur deux de survie. En bon patriote russe, il s’exclame alors simplement : « Poyekhali! » (« C’est parti ! »). Il était 9 heures 7, heure de Moscou ; Youri Gagarine allait tourner cent huit minutes dans l’espace avant de retrouver, vivant et plein de joie, après quelques frayeurs, le plancher des vaches et des isbas.

Le chien étant le meilleur ami de l’homme avant le communisme, il y avait eu d’abord Laïka, le « petit aboyeur », premier être vivant mis en orbite dans Spoutnik 2, en 1957, et morte de surchauffe… Les autres en étaient revenues : Belka et Strelka, en 1960, sur Spoutnik 5, avec un lapin gris, quarante souris, deux rats et quelques mouches !

Enfin, l’homme s’était hissé au niveau de l’insecte et Youri Gagarine (Ю́рий Гага́рин) devenait un « Héros de l’Union soviétique », qu’on décora de l’ordre de Lénine avant de l’envoyer aux quatre coins du paradis communiste et dans entier pour vanter le modèle. À cette vie d’exposition et de mensonges, le héros embrassé (sur la joue) par Gina Lollobrigida se brûlera les ailes, vivra à cent à l’heure, échappera par miracle à vingt accidents de voiture et mourra avec son instructeur, disloqué sur sa terre russe, à 34 ans, le 27 mars 1968, dans le crash non élucidé du MiG-15 qu’il pilotait.

Hourra ! criaient les cosaques chevauchant à l’ennemi : « Au paradis ! » On raconte qu’en raison de ses origines en partie kolkhoziennes, Gagarine fut préféré pour le vol orbital à son camarade Titov, issu, lui, de la classe moyenne. Gagarine incarnait mieux, pour la propaganda, un idéal d’égalité soviétique. On lui attribua, pour cela, ce blasphème prométhéen : « Je ne vois aucun Dieu là-haut. » Mais si Titov, athée convaincu, se fit l’agent de cette propagande, avec Khrouchtchev, le moujik Gagarine s’en garda bien, qui fit baptiser sa fille aînée à quelques jours de son envol, révérait les icônes et aurait même exhorté les autorités soviétiques à reconstruire la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Hourra ! Gagarine… Il est au paradis.

Chaque année, le vol de Gagarine est célébré avec dévotion partout en , où des fleurs sont déposées au pied des nombreux monuments à sa gloire. Et, ce vendredi 9 avril, deux cosmonautes de la Sainte Russie poutinienne, Oleg Novitski et Piotr Doubrov, et un astronaute américain, Mark T. Vande Hei, ont décollé de Baïkonour, au Kazakhstan, comme Gagarine jadis, dans leur fusée Soyouz MS-18, pour la Station spatiale internationale (ISS). Ils ont aussi pour mission, bien sûr, d’honorer le 60e de son exploit. « Nous le fêterons ensemble », a déclaré Doubrov, avant le départ. La fusée, baptisée « Yuri Gagarin », s’est extirpée de cette damnée gravité, à 7 h 42 GMT, parée, pour l’occasion, de portraits blanc et bleu de l’illustre pionnier. « Nous étions en concurrence au début des vols habités », a souligné Mark T. Vande Hei. « Puis le temps a passé et nous avons compris que nous pouvions faire plus de choses ensemble. J’espère que cela va continuer. » Puisse-t-il être entendu, en cette période de réactivation inconsidérée de guerre froide de la part des Américains.

Gagarine, ce petit-grand homme – il mesurait 1,58 m – au destin d’Icare qui nous a fait rêver d’exploits et de dépassement. Image brouillée par les tensions de guerre froide au bénéfice d’Armstrong, le conquérant lunaire… mais vrai héros de « l’Humanité ». Celui, dit Jean- Haigneré, qui s’en est allé, pour la première fois, « au-delà du bleu du ciel ».

11 avril 2021

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