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Moyen-Orient : la redistribution des cartes

Journaliste, écrivain
 

Dans quelques jours, un sommet entre Russie, Syrie et Iran se tiendra à Sotchi, en Géorgie. Dans ce jeu diplomatique, ce « grand jeu », Vladimir Poutine, en passe de devenir le maître de l’échiquier, demeure en tout cas celui qui redistribue les cartes. Sur fond de fin de guerre contre Daech, de rivalité de moins en moins larvée entre Iran et Arabie saoudite et d’effacement des puissances occidentales ayant fait de cette région leur traditionnel terrain d’affrontement. Qui y gagne ? Qui y perd ?

And the winner is… la Russie, évidemment qui effectue là son retour au Proche et Moyen-Orient. En Syrie, le succès militaire est quasi total et, comme Vladimir Poutine ne se contente pas de « faire le job », il s’implique déjà dans la phase suivante, celle du processus politique : gagner la guerre, c’est bien ; gagner la paix, c’est mieux.

L’Iran, lui, continue de pousser ses pions. L’arc chiite est en train de prendre forme. À cela, plusieurs avantages. Le premier : privé du soutien financier et politique de Riyad, l’État islamique se retrouve plus isolé que jamais. Défait sur le terrain, il faudra certes encore du temps afin d’en éradiquer les derniers desperados, mais la dynamique n’est plus là. Et le chiisme duodécimain des Iraniens est le contrepoids idoine au wahhabisme guerrier des Saoudiens afin de ramener le monde musulman à la raison.

La Turquie, elle, revient de loin. Après un pas de deux, soutenir l’État islamique ou pas ? Et si oui, jusqu’à quel point ? Sa première préoccupation consistait à éviter que les Kurdes, répartis entre Syrie, Iran, Irak et Turquie, n’en prennent trop à leur aise. Maintenant que les lignes sont figées, le plus gros reste à faire. Nul doute qu’on en parlera à Sotchi, en public comme en privé, afin d’éviter que ce qui a déjà commencé ne s’aggrave, soit une guerre civile interne à la coalition ayant triomphé de Daech. Une indépendance formelle étant exclue, quelle forme prendra une autonomie que l’on ne saurait refuser plus longtemps au peuple kurde, éternel cocu de l’Histoire locale ?

L’Arabie saoudite, on l’a vu en ces colonnes, est le grand perdant de l’affaire. Son embargo contre le Qatar n’a pas été suivi par ses affidés habituels, elle s’enlise dans la guerre civile au Yémen et se ridiculise au Liban. Pressé par Washington, Riyad tente de remettre de l’ordre en son royaume avec la délicatesse qu’on sait. Vaste chantier.

Plus modestement, mais non sans fermeté, le petit Liban tire son épingle du jeu. En perpétrant nombre d’attentats sur son sol, l’État islamique a tenté de l’entraîner dans le conflit. En vain. Tout juste sortis de quinze longues années de guerre civile, les Libanais sont vaccinés. Et Saad Hariri, Premier ministre « kidnappé » par les Saoudiens, devrait tôt revenir à Beyrouth. En héros ?

Israël, pays plus que discret tout le temps du conflit, malgré une politique au début erratique, n’ayant pas hésité à venir ponctuellement au secours de Daech pour contrer le Hezbollah, fait aujourd’hui profil bas. Interrogée par l’agence Reuters, la chercheuse Sima Shine, ancienne responsable du Mossad, affirme : « Israël ne déclenchera pas une guerre au Liban pour le compte de l’Arabie saoudite. Nous préférons que le calme perdure à notre frontière, comme c’est le cas depuis dix ans. Le Hezbollah n’a pas non plus intérêt à déclencher une guerre contre Israël. » Voilà qui est dit.

Les USA, lourdement handicapés par l’attentisme de Barack Obama, puis par l’agitation convulsive de Donald Trump, ont passé leur tour, condamnés qu’ils sont à un strict rôle d’observateur plus ou moins influent. Tout au plus ont-ils obtenu de la monarchie saoudienne qu’elle cesse de propager le salafisme de combat sur la planète. Si cette oukase était suivie de faits tangibles, voilà qui serait au moins à mettre au crédit de la Maison-Blanche.

Quant à la France, après les présidences Sarkozy et Hollande, faire pire aurait relevé de l’exploit. Ainsi, la médiation élyséenne dans le rapt de Saad Hariri est-elle doucement en train de porter ses fruits. On commence à réécouter la France, Emmanuel Macron jouant assez intelligemment de la rivalité entre Riyad et Téhéran. Sa prochaine visite officielle en Iran, la première d’un Président français depuis 1971, devrait officialiser ce retour sur la scène régionale. Il est vrai, une fois encore, que nous revenons de loin.

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