Editoriaux - Politique - Société - 30 août 2019

Violence : triste constat

Le constat.

« Chaque jour plus de cent dix dépositaires de l’autorité agressés […] Les hommes du feu exposés à une brutalité de chaque instant […] Mal-être dans les commissariats d’Île-de-France […] L’Intérieur face à des suicides de policiers plus nombreux que jamais » (Le Figaro, Le Monde).

À l’exception de quelques angéliques et d’idéologues qui, pour ne pas perdre leurs illusions ou se contenter de maudire le capitalisme, nient la réalité et ses évidences, la montée d’une violence tellement multiple et diffuse qu’on lui consacre une multitude d’analyses et de commentaires mais sans savoir par quel bout la prendre est incontestable et fait l’objet d’un consensus découragé.

Le débat se rapporte à la nature de toutes ses causes et aux modalités d’action contre elle. Le sentiment d’impuissance que beaucoup éprouvent, du pouvoir à la France profonde, de nos villes à nos campagnes, de la matérialité des délits et des crimes aux dérives ordurières de la liberté d’expression, tient au fait qu’il y a un mélange d’inéluctabilité qu’on a du mal à admettre et de faiblesse qu’on ne cherche pas à surmonter.

L’inéluctabilité.

Il y a une dégradation constante de la politesse singulière et de l’urbanité collective. L’expression de la violence, la violence de l’expression surgissent de tréfonds et de tempéraments qui ne veulent plus se maîtriser. Les actes d’agression deviennent la respiration naturelle d’une société et d’êtres qui se cognent aux difficultés, à autrui, aux forces qui limitent et entravent.

Le langage lui-même perverti en machine de guerre, faute de culture et d’aptitude au verbe, est sali et ne représente plus du tout le remède qu’on espérait face à la tentation de la commission du pire.

Ce qui coule dans les veines de notre France, dans tous les lieux, les institutions et les fonctions censés structurer et maintenir, est comme un poison qui débilite le courage, proclame le fatalisme et théorise l’abandon au fil du temps. C’est comme cela, cela va durer, cela sera encore pire et on n’y peut rien !

Je suis persuadé que la détestation de l’officiel, de tout ce qui relève peu ou prou de l’État, de ces représentants d’une loi qui chez nous est perçue telle une menace alors qu’ailleurs on la vit comme une garantie, va s’amplifier. Je n’imagine pas demain, partout et par tous, des policiers respectés, des éducateurs écoutés, des pompiers célébrés, des magistrats estimés, l’autorité acceptée.

Sur ce plan capital, cette dernière fait l’objet d’un double dysfonctionnement. Non seulement elle n’est plus admise – de celle de l’État à la plus infime des injonctions – mais, plus grave, elle n’est plus exercée. La conscience de soi et de son rôle, l’envie de porter au comble la réussite et l’efficacité d’une action, quel que soit le champ où elle est pratiquée, ont diminué au point de rendre quasiment impossible l’extériorisation d’une autorité, même la plus légitime qui soit. On a peur d’enjoindre parce qu’on ne sait plus qui on est et ce qui devrait irriguer la grandeur de son métier.

La faiblesse.

S’il n’y avait que ce déplorable et mélancolique tableau, une société n’aurait plus qu’à se suicider elle-même. Mais il me semble clair que cette propension semblant irrésistible au déclin, ce terreau structurel ne sont pas réduits mais au contraire rendus encore plus dévastateurs et nuisibles par des données, des idées, des pratiques et des défaillances conjoncturelles, ne tenant pas à une insoluble équation mais à des faillites humaines et professionnelles susceptibles de correction.

La catastrophe absolue d’une culture de l’excuse qui gangrène droite et gauche, celle-ci ayant gagné le combat culturel si cher à Gramsci sur tant de sujets, notamment Justice, police, prisons et violences sociales.

Le refus de cette absurdité que pourtant la crise des gilets jaunes a ressassée : on n’arriverait à rien sans violence.

Cette aberration résulte d’un État qui, ne sachant plus faire preuve d’autorité en amont, sur quoi que ce soit et en choisissant injustement ses cibles, crée et suscite une violence en aval qu’il parvient mal à réprimer, quand il ne la laisse pas se développer par impuissance ou par cynisme.

Une police qui n’est jamais vraiment défendue mais présumée coupable à chaque fois que sa dure et exigeante mission la confronte à des fauteurs de trouble systématiquement agressifs et « bouffeurs de flics » par principe ou parce qu’ils viennent troubler des trafics ou des malfaisances – la délinquance, en certains lieux, est un État dans l’État. Le premier plus arrogant que le second.

Une magistrature pas assez solidaire des forces de l’ordre mais acharnée à trouver dans la procédure des motifs pour ne pas leur rendre justice.

Une mansuétude judiciaire.

Une complaisance médiatique qui, trop souvent, par une curiosité mal placée, donne du lustre à des criminels et à des condamnés en les plaçant dans une lumière qui les flatte.

L’absence de courage, la peur panique de ne pas plaire, de briser le consensus pervers qui, les lâchetés s’épaulant les unes les autres, est impressionnant de force apparente, l’indifférence profonde à l’égard de ce que la majorité des citoyens souhaiterait – de la rigueur, de la sévérité, rien ne doit rester impuni, mais en même temps de l’équité, surtout pas de deux poids deux mesures -, la certitude du monde politique que peu ou prou, malgré les aléas d’une carrière électorale ou ministérielle, il se sortira toujours d’affaire, des affaires constituent autant de vices de caractères que d’incompétences et d’opportunismes.

Rien ne serait facile mais il y aurait de quoi se battre.

La société et le fil du temps ne sont coupables de rien. Mais tous ceux qui, du faîte du pouvoir au plus modeste des exécutants, oublient leurs devoirs, leur responsabilité et leur utilité. Moins d’humanisme, moins de mots, plus d’actions.

Extrait de : Justice au Singulier

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