Fondée en 1947 par William Donovan, sous l’autorité du président démocrate Harry Truman, le moins qu’on puisse prétendre est que la Central Intelligence Agency (CIA) n’a pas toujours eu bonne presse. Spécialisée dans les manipulations tordues, les opérations clandestines à l’étranger, les coups d’État en terres tropicales ou orientales, les collaborations avec d’anciens nazis – Klaus Barbie en  – et autres joyeusetés, on ne voyait guère alors que le KGB pour rivaliser en termes d’aussi exécrable réputation.

Pis : cette agence de renseignement est longtemps l’une des bêtes noires du parti démocrate et de la jeunesse des campus universitaires progressistes. Notons qu’à la même époque, les années soixante et soixante-dix, l’industrie hollywoodienne n’est pas en reste, cultivant un de défiance grâce à des thrillers hautement paranoïaques, et au demeurant excellents, tels Les Trois Jours du Condor (Sydney Pollack, 1975) ou Marathon Man (John Schlesinger, 1976).

Il est à croire que tout cela relève désormais du monde d’avant, même si celui d’aujourd’hui ne paraît guère plus avenant. Déjà, le 1er mars dernier, John Brennan, directeur de la CIA de 2013 à 2017 et accessoirement ancien conseiller de Barack Obama en matière de , donne le ton en avouant à la chaîne MSNBC, connue pour son militant : « Je suis de plus en plus embarrassé d’être un mâle blanc. »

Il y a donc comme une sorte d’ambiance, que ne tarde pas à officialiser une vidéo, mise en ligne le 25 mars 2021, sur la chaîne YouTube de la CIA, destinée à permettre à cette sulfureuse organisation d’à la fois soigner son image et de recruter de talents. Certes, l’ambiance n’est pas exactement à la testostérone et les amateurs de Men in Black et de Matt Helm pourraient bien en être pour leurs frais. Car l’agent mis en scène est une agente et qui, pour tout arranger, ne risque pas d’être confondue avec la première James Bond girl venue, remarquera-t-on, au risque de flirter avec la grossophobie.

Et cette dernière d’annoncer le programme : « Je suis une maman. Je suis une milléniale cisgenre. Je suis intersectionnelle. » La preuve en est son tee-shirt, orné d’un point levé à l’intérieur d’une croix de Vénus. Bon, on sait déjà que pour les poursuites en Aston Martin et les soirées au casino, il faudra repasser. Puis : « J’ai longtemps lutté contre le syndrome de l’imposteur. Mais, à 36 ans, je refuse d’intérioriser les idées patriarcales erronées sur ce qu’une femme peut ou doit être. » Ses supérieur.e.s hiérarchiqu.e.s ne pourront pas dire qu’ils ou elles n’auront pas été prévenu.e.s, comme on écrit maintenant.

L’agente annonce d’ailleurs clairement la couleur, étant manifestement née au sud du Rio Grande : « Je suis fière de moi, j’incarne fièrement la fille d’immigrés hispaniques et l’officier de la CIA que je suis. Je ne m’excuse pas d’être moi. Et je veux que vous soyez vous-mêmes sans réserve, qui que vous soyez. »

Comme le note non sans humour Rimbert, dans le dernier numéro du Monde diplomatique : « On imagine le soulagement des survivants yéménites apprenant que leur rassemblée pour un mariage a été pulvérisée par un drone intersectionnel. »

11 juin 2021

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