[UNE PROF EN FRANCE] L’école de l’admiration et de l’acceptation
Depuis que je tiens cette chronique, je lis avec attention les commentaires par lesquels vous réagissez à mes propos, et je vois se dessiner le portrait de certains d’entre vous. Il me semble que nous partageons un idéal de culture humaniste, une sorte de socle qui définirait ce qu’est un Honnête Homme, une boîte à outils qui permet d’être un membre actif d’une communauté civilisée. Mais on vient de m’offrir un ouvrage* qui bouscule certaines certitudes.
En tant que professeur de Lettres, j’ai dû chaque année choisir des auteurs dont je faisais étudier à mes élèves le style et la pensée. J’ai toujours pioché dans le grand sac des « classiques », figures que l’on trouve dans les anthologies, dans les manuels, dans le fameux Lagarde et Michard, et qui font partie de notre horizon commun.
Les plus grands auteurs voués aux gémonies
Pour autant, aucun de ces auteurs ne fait l’unanimité, et cela nous amène à nous poser quelques minutes pour réfléchir à la notion de culture générale, c’est-à-dire de culture commune. Nous rejetons beaucoup de choses dans les bas-fonds de la culture. Mais la plupart des auteurs que j’ai étudiés dans ma carrière avec mes élèves ont été eux-mêmes voués aux gémonies, non pas seulement par une société coincée, obtuse et d’esprit étroit, mais par d’autres grands artistes. Je vous en donne quelques exemples, pour rafraîchir votre été.
Jules Barbey d’Aurevilly considère George Sand comme « une insupportable radoteuse ».
Roger Nimier n’épargne pas Jean-Paul Sartre : « Si nous lisons Sartre, nous verrons qu’il est souvent confus et brouillon. Quand il s’abandonne au torrent dialectique, il se perd au milieu de phrases vraiment ridicules. » Gustave Flaubert trouve Le Rouge et le Noir « mal écrit et incompréhensible ». Victor Hugo est encore plus dur : « Cette chose informe qu’on a intitulée Le Rouge et le Noir, du patois… Je ne puis me passionner pour des fautes de français et chaque fois que j’essaie de déchiffrer une phrase (…) c’est comme si on m’arrachait une dent. » Stendhal n’a trouvé grâce ni aux yeux d’Edmond de Goncourt, ni à ceux de Maupassant, de Laurent Tailhade, de Léon Daudet, d’Henry de Montherlant, de Paul Claudel, de Jean Cocteau, d’Ernest Hemingway… Mais nous l’étudions en classe, sans jamais oser le critiquer.
Ronsard fait-il l’unanimité ? Chateaubriand critique le « tour forcé de sa phrase », Jules Michelet lui reproche de « frapp[er] comme un sourd sur la pauvre langue française » et Verlaine persifle : « Ronsard ? Pfft ! Encore un qui a traduit le français en moldo-valaque ! »
Arthur Rimbaud, peut-être, qui est au programme pour l’épreuve de français du baccalauréat ? « Ce galopin sans conséquence », selon Maurice Barrès, « un avorton qui se soulage au pied de l’Himalaya », « une lampe fumeuse dans un cabinet d’aisance trop étroit » pour Léon Bloy, « de la fausse grandeur, du chiqué » pour Paul Léautaud, un « style de mauvais journal de province » pour Jean Paulhan.
Alors Alfred de Musset, lui aussi au programme du bac de français ? Marcel Aymé dénonce « les larmoiements sirupeux de Musset », Paul Éluard affirme que « la France a horreur de la poésie, de la vraie poésie ; elle n’aime que les saligauds, comme Musset ». De même pour Guy de Maupassant, « la foule trouve en Musset la satisfaction de tous ses appétits poétiques un peu grossiers » ; en effet, il aurait, selon Gustave Flaubert, « le coup d’œil d’un coiffeur sentimental ».
Bon, bon… Reste Molière ? Incontournable, immense, incontesté. Incontesté ? La Bruyère : « Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme, et d’écrire en français. » Fénelon : « C’est dommage que Molière ne sache pas écrire ». Théophile Gautier va un peu plus loin : « Comme tapissier, il avait peut-être quelque mérite ; mais comme poète, ce Poquelin est un pleutre… Il a fait des cacophonies d’images qui méritent la corde », et ailleurs : « Mon opinion sur Molière et Le Misanthrope ? Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement : c’est écrit comme un cul ! » Robert Desnos veut donner « l’œuvre de Molière avec une forte indemnité au premier pouilleux venu » et Zola affirme que si on montait de son temps « une comédie aussi vide d’action, tous craindraient d’être sifflés ».
Ni Lamartine, ni Hugo, ni Montaigne, ni Dumas, Flaubert ou Racine ne trouvent grâce auprès de leurs pairs.
Mais l’école a sacralisé, sanctuarisé, panthéonisé tous ces auteurs sans laisser de place, jamais, par aucun exercice ni aucune question, à l’esprit critique individuel, ni au goût personnel.
Au mieux, quand on travaille sur des caricatures de Victor Hugo, c’est pour montrer à quel point ses contemporains étaient aveugles…
Tout cela pour dire, mais certains ne le comprendront pas et auront le droit d’exprimer leur mauvaise humeur en commentaire, que la fameuse transmission de « contenus », à laquelle certains voudraient exclusivement dévouer l’école, est chose bien complexe…
Ah, je vous annoncerai une grande nouvelle la semaine prochaine…
* Ceci n'est pas de la Littérature, Sylvie Yvert, éditions du Rocher
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31 commentaires
C’est presque une Lapalissade votre article. Bien entendu que tout auteur est contesté et particulièrement par ses pairs qui y ont intérêt notamment quand l’auteur a du succès. Cependant, que l’on aime leurs écrits ou pas ne me paraît pas l’essentiel car souvent subjectif. Ce qui me paraît essentiel est d’être capable de conserver un regard critique sur d’une part, l’influence négative de certains auteurs, que ce soit sur la société contemporaine de l’auteur ou celles à venir (impacte de Victor Hugo sur l’idéologie gauchiste de l’aide au monde entier), comme de ses prises de positions, comportements, voire ses engagements douteux (Sarthe, Beauvoir, Colette…). Et se demander par exemple si Colette méritait la légion d’honneur.
Souvenir ému en pensant à Didier Decoin , récemment décédé , dont le livre « il fait Dieu » m’a profondément marqué . Si chaque artiste apporte à l’humanité sa part de beau , que valent mes critiques ? Simplement je suis touché ou construit par tel ou tel…et mon émotion et ma sensibilité sont les vecteurs de ma croissance .
Merci pour cette rétrospective. Tant d’auteurs dont l’école ancienne nous donnait l’occasion de savoir qu’ils avaient existé. Quant à la dent dure des uns pour les autres ce n’est que ce qu’on observe dans n’importe quelle profession. Si vous en avez l’occasion, écoutez des médecins, des géologues etc. parler de leurs confrères…
Beaucoup des auteurs cités sont difficiles d’accès surtout pour les milieux populaires immigrés et autres individus bas du front.
Ce sont des auteurs à lire quand on a déjà une certaine maturité pas quand quand on a l’âge de s’exhiber sur les réseaux sociaux.
Pire : quand le cerveau n’a pas suivi le parcours évolutif connu pour se développer correctement (et cela donne en plus la gauche déviante et inculte), les portes se ferment définitivement, comme l’aire cérébrale de la parole en cas de surdité de naissance, non corrigée par un implant, avant l’âge de 5 ou 6 ans…
En ces temps de focalisation sur l’emprise de cultures exogènes, lisons donc les « Lettres persanes ».
La plupart des destructeurs que vous citez ne cherchaient sans doute qu’à se grandir en réduisant les autres…
Les plus beaux édifices qui connaissent la gloire
ont sans doute en leurs murs quelques briques mal faites!
Mais ceux qui les contemplent ont peut-être en mémoire
que, depuis leur naissance, leur vie est imparfaite!
Allons ! Vous savez bien à quoi aspire un auteur agissant plume au vent ? A rien d’autre qu’à être l’égal des Dieux. Et le verbe de chair devint verbeux. L’écrivain rivalise et se grise de mots. Antropophage, il a lu ses devanciers et s’abîme sur le palimpseste de son manuscrit. S’il aime à enterrrer ses devanciers, c’est pour mieux s’élever sur sa tombe. Souvenez-vous de Rastignac, au pied du père Goriot : » A nous deux maintenant ». Les livres sont des ossuaires qui bougent encore, Dracula les veille. Vous m’avez fait rire avec votre brochette d’écrivains médisants, le poison sur des lèvres vipérines. Certains tuent dans leurs livres à balles réelles pour se revancher de leur impuissance. D’autres s’essaient à aimer, qui ne l’ont jamais été. Ce pauvre Stendhal, éternel rougissant se permet de donner des leçons, comme un bricoleur qui n’a jamais planté un clou sort un manuel de bricolage. Au moins Hugo faisait face, l’éros rutilant, bille en tête, tout comme Maupassant ou Simenon, qui comptabilise 10 000 (oui !) passages au magasin des femmes. Et ce « galopin » de Rimbaud, revenu unijambiste dans son nord natal, trafiquant des mers chaudes et regrettant de n’avoir pas été un bon bourgeois ! Sartre et Simone, une amitié plutôt que l’amour, elle allait voir ailleurs, femme soumise corps et âme à son Américain…
La littérature ? une maison close qui imprime. La lecture ? Un « vice impuni ». Comme le dit si bien Barbet d’Aurevilly, catholique baroque, génial et diabolique : « l’enfer vu d’un soupirail ». Et pourtant, lire, lire et lire encore. Lagarde meurt mais Michard ne se rend pas.
Je me permets de faire un parallèle avec la musique. J’ai exercé en primaire où, dans ce domaine, une partie des échanges en salle des maîtres prétendait qu’il fallait faire entendre aux élèves des musiques qui leur parlaient, ou dont ils auraient eu la fréquentation. Ceci excluait le classique. Or, je n’ai jamais eu de refus ou de chahut lors de séances d’écoute de ce type d’œuvres, au contraire. C »est vrai que cela demande un peu de préparation et d’attention cadrée avant d’y goûter … Mais n’est ce pas là justement le cœur du métier d’enseignant.
Tout à fait d’accord avec Samuel .
Très intéressant…Il me semble normal que à leur époque les écrivains soient critiqués par leurs pairs .
Les deux idoles de mon adolescence Montaigne et Pascal semblent épargnés.
Merci pour cet article.
Je me souviens de l’attention de mes élèves de sixième lorsque je leur fis décovrir les exploits d’ Ulysee ,qui se déclara « Personne ,fils de Personne « pour échapper au Cyclope!
Chaque mois ,mes élèves me rédigeaient une fiche de lecture ,lecture tirée d’ un de nos grands auteurs classiques ,de ceux qui composent notre si riche anthologie!
Cela me demandait du travail mais au moins j’ étais fière d’ avoir des classes qui maîtrisaient le français et aimaient notre littérature!
Je ne gagnais pas des fortunes mais j’ étais heureuse car j’ aimais mon métier et mes élèves qui me le rendaient bien.
Qu’ en est -il aujourd’hui?
Aujourd’hui, c’est bas du front à 85%…
oui, on se mord la queue…..n’est-ce pas justement parce que les enseignants ne donnent plus ce « bagage » intellectuel à ces ignares ?
Lire des oeuvres « classiques »…et les critiques ….c’est celà qui permet de construire et d’acquérir un esprit critique personnel….autrement dit : se faire sa propre idée
ces exercices sont de nature permettre de devenir adulte
c’est bien ce qui manque actuellement….
Ce pourrait sans doute être pareil si on laissait les profs faire comme ils l’entendent. Trop d’auteurs « modernes » ne racontant pas grand chose. De la naïveté de ma part ?
Merci pour ces rappels! Même mon cher Aymé n’y échappe pas. Il est vrai que Musset le mérite un peu, pour certaines pièces. Mais dans l’ensemble ces auteurs persifleurs ne montrent que du dépit ….et sont inférieurs à leurs propres œuvres.
Il me semble qu’en filigrane vous évoquez ici la richesse de la litérature française qui est un bienfait. Que les écrivains se tirent dessus révèle en fait que chacun veut ou plutôt voulait se faire une place au soleil. Une culture générale vient de l’éclectisme des lectures et en France nous sommes particulièrement chanceux d’avoir ce choix.
Je comprends mieux pourquoi au lycée je n’ai jamais pu ingurgiter de tels auteurs et ouvrages. Qui peut prétendre honnêtement comprendre et prendre du plaisir à lire un truc comme « la chartreuse de Parme » par exemple ? je cite celui ci car il m’a laissé un mauvais souvenir tenace dans ma piètre scolarité.
Je me suis régalé plus tard et aujourd’hui encore avec des écrivains comme: Simenon, Dard,Giovanni,Blondin… et le meilleur de nos contemporains Alphonse Boudard que je peux lire et relire avec délectation; ces romans sont (à mes yeux) des leçons de français , de vie , d’histoire qui justement devrait faire partie du programme scolaire
Ces auteurs sont très difficiles d’accès, surtout avec les abrutis contemporains qui peuplent les collèges et lycées…
J’ai lu les Misérables, vraie version intégrale et indigeste et comme pamphlet anti flic et pro miséreux dont on doit comprendre qu’ils ont raison de voler, version LFI, on fait difficilement mieux.
Les invraisemblances et coïncidences absolument impossibles du roman en feraient une mauvaise série B aujourd’hui.
Vrai que le style d’écriture relève d’une grande culture et d’une belle maitrise de la langue ce qui n’enlève rien au pompeux et pompier.
Dommage que vous ne parliez pas de Raymond Aron, camarade de Sartre, mais de droite, qui eut raison sur tout. Germaniste, il a même compris avant tout le monde, dans les années 30, le danger d’Hitler et est parti à Londres dans la résistance.
Sartre et Beauvoir sont restés à siroter au café de Flore en regardant passer les allemands.
Je me suis souvent demandé si le personnage de Gavroche, ancré dans nos imaginaires, n’était pas à l’origine de notre mansuétude à l’égard des militants anti-fa et autres blacks blocks (orthographe aléatoire ) …
L’allusion à LFI me plaît beaucoup!
« Nul n’est prophète en son pays » a dit Jésus de Nazareth. Il savait de quoi il parlait…
Pov A. Bauer