Après plusieurs années de travaux, le musée de la Marine vient de rouvrir. Nouvelle scénographie, œuvres restaurées. Le Monde se réjouit qu’ait disparu « l’antre obscur aux allures de vieux cabinet de curiosités qu’était jadis cette institution ». Venant du cabinet des antiques qu’est Le Monde, ce mépris est cocasse.

« Nous avions un musée de la gloire passée de notre Marine, a expliqué plus élégamment le président de la République lors de l’inauguration, le 27 novembre, mais il manquait justement un musée de notre avenir maritime. » S’y rattache, à un moment du parcours, un parc éolien offshore construit en Lego™. Qui aurait pensé qu’on pouvait présenter une source d’énergie bétonneuse de fonds marins, désorganisatrice d’écosystème, massacreuse d’oiseaux, de façon aussi ludique et comme représentant l’avenir ?

Au cœur de la collection, les modèles réduits

Cela dit, les fondamentaux du musée sont respectés, avec une sélection de magnifiques maquettes. À l’origine du musée, il y a en effet, en 1748, le don de modèles de bateaux que fit à Louis XV l’inspecteur général de la marine Henri-Louis Duhamel du Monceau. Les plus grands sont à l’échelle 1/18e ou 1/24e : énormes !

En perdant leur utilité technique et pédagogique, ces objets sont devenus de pures œuvres d’art par la qualité de leur finition. Ils transmettent à la postérité l’allure et la beauté des bâtiments originaux, avec leur coque, leurs gréements complexes, leur armement.

Le Royal Louis (vers 1770) © Musée national de la Marine/C. Semenoff-Tian-Chansky

À ces modèles géants se sont ajoutées, au fil du temps, d’autres maquettes, plus petites mais non moins raffinées. Dans leur bouteille, les modèles vraiment réduits témoignent de l’occupation des thoniers durant les longues navigations. La marine à voile a passé, pas les maquettes : paquebots, cuirassés, porte-avions continuent d’être « réduits ».

Joseph Vernet, L’Intérieur du Port de Marseille, vu du Pavillon de l’horloge du Parc. © Musée national de la Marine/C. Semenoff-Tian-Chansky

L’absence des grands capitaines

Notre puissance navale est mise en avant : la France n’a-t-elle pas un domaine maritime de 10,9 millions de km2 ? Mais alors, où sont les grands hommes de mer qui ont façonné et nous ont légué ce domaine ? Ministres, amiraux, capitaines, explorateurs, corsaires… À l’époque moderne, nos navigateurs sportifs perpétuent leur courage et leur passion sous la forme de compétitions. Sans doute l’ensemble aurait-il fait trop « homme blanc » ?

Dans son discours, Emmanuel Macron a expédié nos figures maritimes en une phrase : « La France est cette grande puissance maritime et océanique. Elle est ce cortège de héros, qu'il s'agisse d'explorateurs, d'amiraux ou d’industriels. » L’heure n’est plus aux grands hommes.

De beaux morceaux de sculpture

Les seuls grandes personnalités qu’on peut admirer sont des têtes de proue rescapées de la destruction. Elles datent pour la plupart du XIXe siècle où les régimes appuient leur légitimité sur les personnalités du passé : un farouche Charlemagne qui a l’air d’une grande pièce de jeu d’échecs, un fier Henri IV, Brennus, Napoléon Ier (gigantesque figure de proue du Iéna, 1846, où il ressemble à César)… Le buste d’Abraham Duquesne, les yeux rivés vers le large, est un beau morceau de sculpture que méritait bien « le Grand Duquesne », dit encore « le Turenne des mers ».

Décor de poupe de La Réale, Musée national de la Marine/2023

Autre remarquable œuvre sculptée : le décor en bois doré de La Réale, la galère amirale de Louis XIV. Pierre Puget lui-même tailla les différents groupes (le printemps, l’automne, les arts…). Que les grands sculpteurs travaillent au décor des bateaux répondait au souhait de Colbert. Il voulait que les nations soient impressionnées par la quantité et la force des vaisseaux de Louis XIV, mais « qu'ils connaissent encore sa richesse et sa magnificence par la beauté de leurs ornements » (Instructions aux arsenaux, ordonnance de 1669).

Alors, un musée de notre avenir maritime ? Pourquoi pas. Sachant que pour faire naître des vocations, l’efficacité du passé ne se dément pas. Quel enfant résisterait à la magie des maquettes de notre marine à voile, qui chantent la grande aventure ?

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 04/12/2023 à 14:06.

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03 décembre 2023 à 13:00

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14 commentaires

  1. Quand j’étais lycèen dans les années 1950, j’habitais pas très loin du Musée de la Marine et j’y allais très souvent. Mon parrain m’avait donné l’histoire de la Marine Française de Claude Farrère., je me suis constitué une grande bibliothèque ( plus de 400 ouvrages en Français, Anglais, Néerlandais, Italien, Portugais, …. ) consacrée essentiellement àux Marines du XIX° siècle. Je n’ai pas fait l’Ecole Navale, mais une autre Ecole d’Ingénieurs prestigieuse. Mais j’ai fait mon service militaire dans la Marine comme Officier de Réserve Artilleur et Missilier. J’ai rencontré Eric Tabarly et contribué au développement des frégates Françaises. Au cour de ma vie professionnelle, j’ai visité de nombreux musées de la Marine à Greenwich, Kiel-Laboe, Stockholm, Venise, Barcelone, San Francisco, Mobile,….

  2. désolée, mais en 1999/2000 le musée de la marine n’avait rien d’un vieux truc poussiéreux…

  3. Le Royal Louis fut le quatrième exemplaire de six vaisseaux de ligne de premier rang de la Marine royale française. Mais ce ne fut qu’ un vaisseau de prestige à trois ponts qui ne participa à aucune opération militaire et passa l’essentiel de son temps à pourrir à quai. L’Ecluse, Aboukir, Trafalgar, Toulon, Mers El Kébir…que de défaites. Nos meilleurs marins furent nos corsaires, libres de la sottise parisienne. Les défaites navales à répétition (par incompétence d’amiraux politiques) sont la cause principale de l’abandon du glorieux Montcalm et du Canada français. Il faut réfléchir aux causes de nos défaites pour y remédier. Y compris en 2023 ce sont les mêmes

    1. Parfaitement observé.  » Les défaites navales à répétition (par incompétence d’amiraux politiques) » n’a pas épargné les conscrits au début de la guerre de 14, obligés de charger à pied par les clones terrestres des amiraux politiques et fauchés en rangs entiers par les mitrailleuses allemandes. 25000 morts par jour lors de la bataille de la Somme, seules statistiques disponibles car d’origine britannique.

  4. Et pourtant, y a t il une culture française ? Non d’après un ignorant que je ne nommerais pas, non pas pour ce qu’il représente mais justement pour ce qu’il ne représente pas ; tout au moins à mes yeux.

  5. J’ai du visiter une dizaine de fois ce musée avant sa réorganisation, j’ai toujours été fasciné par la qualité des maquette et le didactisme. Par contre, le musée de l’homme a côté a subit l’outrage du wokisme avec sa théorie du genre.

  6. Pourquoi ne pas réarmer la Réale, la galère amirale de Louis XIV , pour raccompagner ad patres nos OQTF , après leur avoir offert le tour de la Méditerranée en guise de croisière ?

    1. Il doit bien rester quelques cargos vracquiers qui pourraient très bien remplir cette mission, destination la Guyane, ce qui nous évite les formalités de visas consulaires… on devrait bien pouvoir embarquer 5/ 6.000 passagers à chaque voyage… formule économique., juste une trentaine de militaires d’infanterie de marine et un navire escorteur… direction le nord-est de la Guyane.

    1. Et pour être complet, face à Chirac qui voulait le transformer en musée des arts premiers (déjà on ne parlait plus d’arts primitifs)

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