Avec l’arrivée du printemps, un vent de révolte (non, Sire, de révolution) secoue le monde du théâtre : à l’occupation des lieux culturels par le ronron des artistes fonctionnaires a succédé l’occupation tout court de ces mêmes lieux, empêchés de donner du sens et de l’essentiel au pays. L’essentiel restant tout de même que le ministère abhorré continue à leur faire gagner des millions.

Dans le journal Sud-Ouest, une photo du Zénith de Pau envahi montre un groupe d’artistes engagés, entourés de dizaines de pancartes surmontées de croix de cimetière et sous lesquelles on peut lire « j’étais cadreur », « j’étais lighteux », « j’étais road », etc., mais sur aucune « j’étais auteur » ! C’est dire la place réservée par ces artistes du théâtre à ceux qui inventent le théâtre d’aujourd’hui, marginalisés et censurés lorsqu’ils écrivent librement au lieu d’être militants et bien en cour. Et qui n’ont rien depuis un an. Requiescant in pace !

Dans ce monde où la d’expression se résume aux tartes à la crème de la propagande d’État, l’ authentique a été remplacé par une bouillie culturelle estampillée DRAC : adaptations de n’importe quoi, spectacles diversitaires et décoloniaux colonisés par l’imbécillité made in , décompte du nombre de Noirs, études scéniques sur le genre ou créations LGBTQI, comme celles d’une compagnie conventionnée qui nous raconte la découverte de l’homosexualité par un adolescent ou l’histoire d’une petite fille qui, un matin, se réveille avec un zizi. Essentiel !

Mais peu importe, dans cette révolution sous banderole , c’est « de l’argent, de l’argent », comme disait Harpagon, « ils n’ont que ce mot à la bouche, de l’argent, voilà leur épée de chevet, de l’argent ! » Une scène qu’il conviendrait de jouer dans les théâtres occupés, en écho au très artistique « Rend nous l’art Jean » (sic), tracé au feutre sur le corps dénudé de Corinne. Avant la grande journée d’action, de mobilisation et d’« apoilisation » pour la satisfaction des légitimes revendications. Nul doute que les pauvres sans-grade, soutenus par les célébrités parisiennes des César, pleines aux as, mais solidaires comme un bobo repentant, feront leur théâtre jusqu’à la chute du jackpot. Mais après la reprise du ronron, il n’y aura pas de nuit du 4 Août pour abolir les privilèges et l’entre-soi qui font le charme discret de cette profession…

Ils crient qu’ils sont en train de crever, et c’est vrai. Le théâtre des Molière comme le des César crèvent, mais ce n’est pas de la du Covid-19, c’est d’un virus bien plus redoutable. Celui du conformisme idéologique et artistique momifiant qui les porte, celui du mépris abyssal d’une caste dont la servilité au pouvoir est l’assurance-survie, celui de la médiocrité ridicule d’une profession centrée sur son narcissisme médiatique.

Rouvrir ces lieux dits essentiels, pour quoi faire ? À quoi servent tous ces millions que l’État déverse dans leur tonneau des Danaïdes ? Lorsqu’on leur envoie une pièce, pas un de ces innombrables fonctionnaires attachés de ci, assistants de là, directeurs ou délégués en tous genres ne trouve cinq minutes pour vous répondre, a fortiori créer l’ouvrage, qu’on ne lit même pas. Car tout se décide ailleurs, dans le mystère relationnel qui régit ces lieux clos. Avant la crise, je me rappelle avoir envoyé le troisième volet de ma Trilogie Molière au CDN [Centre dramatique national, NDLR] de Bordeaux, dont la directrice se flatte d’avoir été l’assistante du gourou Vitez. Le deuxième avait pourtant reçu l’accueil chaleureux du public à Avignon : 10.000 spectateurs en l’espace d’un mois. Aucune réponse. Cependant, à la même époque, la marquise culturelle répondait à une invitation du CIRCA [Centre de recherche, de création et d’animation, NDLR] de Villeneuve-lès-Avignon, tous frais payés, pour une journée ministérielle sur « la place des auteurs dans la société » ! Tout est résumé dans cette fable vraie de l’aristocrate culturelle de la et du manant.

19 mars 2021

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