Elle avait 102 ans. Elle était fille de couturière et de carrossier. Parisienne emblématique, elle incarnait tout le charme canaille des grands boulevards. Aujourd’hui, n’est plus.

De 1930 à 1976, elle joue dans trente-quatre films, passant de la simple figuration à la tête d’affiche. En 1942, on la voit dans L’assassin habite au 21, adapté d’un excellent roman policier du Belge Stanislas-André Steeman. C’est l’un des chefs-d’œuvre d’Henri-Georges Clouzot ; Suzy Delair est alors sa première épouse. Cinq ans plus tard, le couple récidive avec le poignant Quai des Orfèvres, toujours inspiré du même Steeman.

Entre-temps, la vie de la défunte a été un brin perturbée par les années sombres, les siennes ayant été assez occupées par l’occupant ; ce qui lui vaut, à la Libération, une interdiction de tourner durant trois mois. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa carrière et, en 1960, d’apparaître dans Rocco et ses frères, de Luchino Visconti, film qui va, avec le Plein Soleil de René Clément, lancer celle d’un certain Alain Delon.

Son dernier rôle marquant ? Celui de Madame Pivert, dentiste passablement survoltée et épouse de Louis de Funès, dans Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury. Pour la petite histoire, on l’avait vue auparavant, en 1951, en premier rôle féminin dans le dernier film de Laurel et Hardy, Atoll K, de Léo Joannon.

Néanmoins, rappelle l’écrivain Benoît Duteurtre, spécialiste incontesté et incontestable de l’opérette, ce genre si français, Suzy Delair est également une chanteuse renommée, tel qu’en témoignent ses interprétations dans >La Vie parisienne d’Offenbach, pièce qu’elle jouera quatre fois, de 1959 à 1969. D’ailleurs, Benoît Duteurtre, à l’occasion de l’hommage qu’il lui a rendu dans Le Point de ce lundi 16 mars dernier, rappelle : « Séparée de Clouzot, elle poursuit activement sa carrière musicale (celle qu’elle préfère, peut-être), enchaînant tours de chant, disques et opérette. C’est ainsi qu’à Nice, en 1948, elle interprète devant Louis Armstrong “C’est si bon” – chanson qui n’a pas encore connu le succès et que le trompettiste reprend pour en faire un tube mondial. »

En 1982, évoquant sa carrière, Suzy Delair a ces mots : « On me fait trop rarement travailler. Sans doute me fait-on payer de ne pas appartenir à des chapelles, les aventures masculines auxquelles j’ai parfois sacrifié ma carrière, et surtout, mon refus de flirter quand il aurait fallu le faire… » On se demande bien ce qu’elle pouvait penser de l’actuelle hystérie ayant, depuis quelque temps, saisi le show-biz féminin.

Après la mort de Danielle Darrieux, elle était tenue pour la doyenne du cinéma français. Qu’il nous soit permis d’ajouter un codicille à cette affirmation, le titre revenant de droit à Renée Deneuve, Renée Simonot de son nom de scène et veuve du comédien Raymond Dorléac, qui affiche crânement ses 108 printemps !

Certes, ses deux filles sont un brin plus connues qu’elles, s’agissant de la regrettée Françoise Dorléac et de sa sœur, plus connue sous le nom de Catherine Deneuve. Pour autant, le pedigree de Renée Simonot n’est pas mince : douze pièces de théâtre jouées entre 1921 et 1934, sans oublier des dizaines de films auxquels elle a prêté sa voix en tant que doubleuse. Voix française d’Olivia de Havilland, Judy Garland, ce n’est pas rien. Sa dernière prestation en la matière ? Avoir, en 1990, doublé Winona Ryder dans le sublime Edward aux mains d’argent, signé du très gothique cinéphile Tim Burton. Un connaisseur, celui-là, qui, à l’occasion de ce film, offre par ailleurs sa dernière apparition à Vincent Price, légende du cinéma fantastique américain, lui aussi né en 1911, comme Renée Simonot.

Il y a fort à parier que Suzy Delair, esprit libre et forte tête, a sûrement dû adorer.

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