[STRICTEMENT PERSONNEL] La vérité en face

Il faut traiter la toxicomanie non plus comme un délit, voire un crime, mais, à l’instar de l’alcoolisme, comme une faiblesse et une maladie.
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Qu’est-ce qui pousse l’être humain à « boire », comme on dit communément sans préciser davantage le nom et la nature du produit censé étancher sa soif ? Le goût de l’alcool, sous ses diverses formes, et le plaisir qu’on y prend en fonction de ses effets, supposés tonifiants et euphorisants. Où commence et où mène l’alcoolisme ? Dès lors que, après être devenu une habitude, le recours à la boisson se mue en besoin, puis en assuétude, puis en esclavage et, enfin, en maladie éventuellement mortelle. Bien que la surconsommation de cet ami qui nous fait du mal continue de peupler les hôpitaux et les cimetières, la société française traite calmement et raisonnablement le problème pour ce qu’il est, une affaire, individuelle dans son principe, mais relevant également de la santé publique, ne serait-ce que dans la mesure où elle a un coût financier. Sans plus. Quoi qu’il en soit, un équilibre relativement satisfaisant a été trouvé par l’usage et la loi entre liberté et réglementation. Le réseau des magasins Nicolas n’est pas tenu, que l’on sache, par des gangsters et, s’il nous arrive d’acheter une bonne bouteille au rayon spiritueux d’une grande surface, c’est sans nous sentir coupables et sans risque d’être poursuivis pour avoir violé un interdit et alimenté une quelconque mafia.

Que cherchent, dans les divers types de stupéfiants, drogues « douces », drogues « dures », les millions d’addicts qui, en France comme dans le reste du monde, se mettent sciemment en contravention avec la loi ? Fondamentalement le même genre de satisfaction que les « buveurs » dans l’alcool. Le plaisir, l’oubli, l’envol, l’excitation, la volupté, au risque de conséquences aussi négatives, voire fatales, que celles de l’alcoolisme, pourtant toléré dans notre beau pays.

Le choix de la prohibition : une erreur dont le prix ne cesse de s'alourdir

En faisant au contraire le choix, concernant les drogues, de la prohibition, de la répression, avec pour objectif affiché leur éradication, le pouvoir politique, en France comme ailleurs, a commis une erreur dont le prix ne cesse de s’alourdir. Pourtant, comme un conducteur qui, s’obstinant à ignorer que sa voiture est dotée d’un dispositif de marche arrière, foncerait droit dans le mur, gouvernements, ministres de l’Intérieur, médias et opinion publique, prisonniers d’une logique qui a donné et donne chaque jour la preuve de son inefficacité, de son absurdité et de sa nocivité, persévèrent et parlent même d’accélérer, sur un chemin qui s’est révélé une impasse*.

Les choses sont pourtant simples. Mais ce ne sont pas seulement le soleil et la mort, pour reprendre la célèbre maxime de La Rochefoucauld, c’est aussi la vérité qu’il est parfois impossible de regarder en face. Lorsque, il y a près de soixante ans, alarmé par l’addiction d’une jeunesse rebelle à ce que l’on appelait encore la marijuana, et brandissant l’épouvantail du « H », le gouvernement français, comme d’autres, a opté pour l’interdiction, il n’a pas compris que, comme les États-Unis au temps de la prohibition, en parrainant la néfaste métamorphose d’une question de santé publique en un problème d’ordre public, il avait tout simplement délégué au grand banditisme la gestion exclusive, le monopole sur ce marché particulier de la faiblesse humaine. Ce fourvoiement initial a directement mené à la situation actuelle, c’est-à-dire au bord du gouffre. Le milieu, toujours en quête d’oseille, même mal acquise, a aussitôt saisi l’aubaine pour son plus grand profit. Le crime s’est organisé. Il règne aujourd’hui en maître sur une économie parallèle, officiellement proscrite et néanmoins prospère, qui brave impudemment et presque impunément la loi, l’ordre, la police, la justice au point de saper les bases mêmes d’une société malade et fragilisée.

L'armée du crime impose sa loi dans les zones de non-droit

Ouvrons les yeux. Comme un cancer métastasé, la pieuvre du narcotrafic étend partout ses tentacules. Des grandes villes et de leurs banlieues, des « quartiers » où elle est née et sur lesquelles elle règne sans partage, elle est passée aux villes moyennes puis à la ruralité. L’armée du crime dispose désormais des chefs, des effectifs, des armes et des réseaux qui la mettent en mesure d’imposer sa loi sur des territoires que lui abandonne, dans les faits, une police clairement débordée. Il faut être aveugle et menteur comme un porte-parole du gouvernement pour oser prétendre encore qu’en France, il n’y a pas de zones de non-droit. La vérité est au contraire que si une précaire paix sociale est maintenue dans les cités, elle n’est assurée qu’autant que les forces de l’ordre n’y cherchent pas trop noise à ceux dont leur immixtion gênerait le commerce et la mainmise sur la population locale.

Car, forts des bénéfices colossaux que leur assurent des millions de consommateurs objectivement complices, les caïds du narcotrafic, depuis leur cellule dite d’isolement ou leur luxueuse villa de Dubaï ou d’Abou Dabi, ne fondent pas seulement leur empire et leur emprise sur la peur, le recrutement de tueurs de quinze ans et la force de persuasion d’armes automatiques dont les balles, hélas, ne sont pas perdues pour tout le monde. Ils sont également créateurs d’emplois grassement ou convenablement rémunérés qui font vivre ou survivre des dizaines de milliers de salariés et leurs familles. Ceux-ci font, d’ailleurs, partie du problème et de la solution. Il faudrait évidemment les prendre en compte si une politique enfin lucide et courageuse les arrachait à leur connivence et leur solidarité avec les empoisonneurs

Ce n’est pas ailleurs, demain et peut-être, mais ici, maintenant et dans l’urgence, qu’il est du devoir des dirigeants de la France - si ce mot retrouve un sens - et dans l’intérêt du retour à l’ordre public d’opérer la tumeur qu’on a laissée naître, grossir et s’infecter. Quand une politique, non seulement n’a pas donné le résultat escompté, mais qu’elle a débouché sur la catastrophe qu’elle prétendait conjurer, est-il raisonnable de la maintenir ? La seule solution qui, du jour au lendemain, assécherait le marais putride où s’ébattent et prospèrent les crabes, les crocodiles et les requins du narcotrafic, consisterait, tournant le dos à plus d’un demi-siècle de sottise et de vaine mise au ban de la réalité, à reconnaître l’erreur de diagnostic, l’échec, et le désastre qui en est résulté, donc, à traiter la toxicomanie non plus comme un délit, voire un crime, mais, à l’instar de l’alcoolisme, comme une faiblesse et une maladie. Ce qu’elle est.

 

* Une précision – et une précaution – sans doute nécessaires : l’auteur de cette chronique n’est et n’a jamais été consommateur de quelque stupéfiant que ce soit.

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

42 commentaires

  1. On peux être addict a toute consommation où presque, du sexe a la drogue en passant par le café et ce progressivement sans s’en apercevoir.
    Pourtant il ne manque pas de personnes de dire haut et fort que les dealers font parti de la loi naturel du commerce, de la demande à l’offre.
    Lutter contre la demande vous supprimerez l’offre qui deviens naturellement inutile mais bien sure, l’argent est le nerf de la guerre, a partir d’une certaine quantité elle s’incruste dans l’économie du pays, combien de familles vivent de l’argent de la drogue, alors on ne lutte pas trop contre, faudra compenser et on a plus les moyens.
    Les drogués une taxe qui ne dit pas son nom.

  2. 80% des consommateurs seraient des consommateurs occasionnels non addictes selon les estimations administratives. Les coûts médicaux de la consommation sont chiffrés à 2,4 milliards d’€. On ne peut chiffrer ceux qui sont engendrés par la lutte contre les narco-trafiquants (douanes, police, justice, administration pénitentiaire). Je fais abstraction des assassinats qui ponctuent la lutte entre les gangs. La désinvolture avec laquelle on consomme de la drogue dans tous les milieux sans le moindre égard pour la charge que cela représente pour le pays autorise celui-ci à s’affranchir de tout effort en faveur de ceux qui se moquent de lui. Il faut donc libéraliser la consommation et le trafic de stupéfiants, soumettre tous les citoyens à des contrôles sanguins réguliers afin d’identifier les consommateurs et les priver définitivement de tout accès aux prestations sociales de toute nature, à commencer par l’assurance-maladie, quelle que soit la nature des soins qui s’avèrent nécessaires au patient. Les 300.000 personnes qui sont supposées vivre du narco-trafic et que le laxisme de l’Etat marginalise définitivement devront se reconvertir dans les efforts de Monsieur-tout-le-monde pour assumer leur existence. Enfin un peu de rationalité s’il vous plaît.

  3. Ça suffit ce laxisme moral, Ça suffit cette faiblesse comportementale, Ça suffit de deïfier les narcotrafiquants…

  4. l’alcoolisme au volant n’a pas être considéré comme un délit? « La toxicomanie » n’ est pas une cause d’admission à l’hôpital ? L’alcoolisme n’ est pas une toxicomanie. Il faudrait inventer le travail d’ addictologue.

  5. Pas d’accord : il faut laisser au toxi le choix entre poursuite pénale et soins. Et retirer ces dossiers à la justice.

  6. Pour sortir de l’alcool tout comme du tabac après les aides médicamenteuses il faut avoir la volonté de s’en sortir.

    • Non, ce n’est pas si simple. J’ai eu et j’ai des amis chers alcoolo-dépendants. C’est une vraie, et terrible maladie.

  7. Il faut prendre le problème à la racine et se demander pourquoi tant de toxicomanes. Est ce que notre modèle de société fait encore rêver ou faut il chercher le rêve ailleurs ? Donne t on encore envie aux jeunes de se sublimer par leur travail ou leur créativité ?

  8. Bon, pour remettre un peu les pendules à l’heure, voici mon avis (qui n’engage que moi).
    Tout d’abord, pour me présenter, je suis pharmacien dans le 93, mais dans un secteur encore pas trop mal. La toxicomanie, on en voit, d’autres addictions aussi. Je rappelle tout de même que la toxicomanie est prise en charge en totalité, hospitalisation, consultations de psychiatrie, médicaments de sevrage (subutex, méthadone,…) et les pathologies liées à l’usage de drogues comme l’hépatite C, l’Hépatite B et bien sûr, le SIDA, ainsi que les compléments nutritionnels hyperprotéinés et hypercaloriques. Alors il faut arrêter de nous expliquer qu’il faut soigner les toxicomanes … c’est ce que font les addictologues dans les centres spécialisés depuis des années. Sauf que … du pognon, il n’y en a plus et que la psychiatrie est au plus mal en France.
    Des toxicomanes sevrés qui s’en sont sortis et qui ont arrêté tout traitement, j’en ai vus et pas qu’un seul. D’autres, sevrés et toujours sous traitement depuis des décennies, qui ont un boulot, une famille, s’assument et paient leurs impôts, j’en en ai vus aussi et pas qu’un seul. Des types défoncés du matin au soir qui ne pensent qu’à se procurer leur traitement sur ordonnance pour aller le revendre comprimé par comprimé au coin de la rue pour pouvoir s’acheter leur dose de daube et continuer, j’en ai vus aussi et pas qu’un seul.
    Voilà, la réalité c’est ça.
    J’en avais un, qui ne doit plus être de ce monde, que j’ai vu à quatre pattes dans la pharmacie (comme un chien, ce n’est pas une image, mais la réalité) pour se procurer son traitement. Il vivait dans un squat, se faisait ramasser par la police de temps en temps, disparaissait et ressortait, probablement de l’hôpital, frais comme un gardon, quelques mois plus tard, propre, coiffé, rasé … et sur ses deux jambes. Un mois après on le retrouvait allongé au milieu du trottoir complètement défoncé. Je veux bien payer pour un patient qui entre dans une démarche de soin, pas pour une épave. Se défoncer, c’est un choix de vie qu’il faut assumer, ce n’est pas à moi ou à d’autres de payer la facture.
    Pour l’alcoolisme, j’en ai connus qui entraient régulièrement en cure de désintoxication … et se sauvaient par la fenêtre parce qu’on les empêchait de boire !
    Une amie, infirmière en psychiatrie, m’expliquait que des patients hospitalisés qui avaient le droit de sortir de l’hôpital, se procuraient de la drogue auprès des dealers du quartier pour approvisionner les patients internés. Les médecins le savaient (une simple bandelette urinaire permet de détecter l’usage récent de stupéfiants), les infirmières le savaient … mais personne ne pouvait rien y faire, tout le monde étant réduit à l’impuissance.

    • Voilà l’avis argumenté et circonstancié d’un professionnel de santé qui s’exprime en termes mesurés. Merci Bruno.

  9. donc, allons jusqu’au bout du délire :
    Ceux qui « plongent » dans le trafic et la criminalité seraient en fait un des moyens pour « accompagner » les malades qui deviennent de plus en plus « accros » ! ? …
    Parce qu’une question me vient suite à votre « réflexion » : QUI va payer pour les « soins » de ces malades ? …
    Et si on leurs disaient « TU te piques … TU assumes ! … »pour les « malades »
    Et pour les criminels : « Tu tues … Tu es prêt à mourir aussi ! … ET si tu es « pris », TU pers énormément car tu dois « rembourser financièrement » le massacre auquel tu as participé ! …

  10. Oui, l’armée du crime impose sa loi partout y compris dans les campagnes reculées,……….., curieusement dans un mouvement qui s’est accéléré depuis 10 ans !
    Une seule solution à ce niveau: les services spéciaux

  11. Le problème, c’est qu’avec l’alcool, on est ivre mais après les effets disparaissent rapidement. Avec les drogues, il en va différemment. En plus, une seule prise peut suffire pour devenir accro. Je n’ai jamais entendu que quelqu’un était devenu alcoolique pour avoir un jour pris un alccol fort.

    Ensuite, il y a belle heurette qu’on ne poursuit plus les consommateurs de cannabis, lequel cannabis contient beaucoup plus de substances actives qu’il y a 50 ans. La différence entre un demi et un whisky bien tassé, de la taille d’un verre d’eau.

    Enfin, il y a 50 ans, être ïvre était une circonstance atténuante pour avoir provoqué un accident. Ce n’est plus le cas, et heureusement.

    • Heureusement pourquoi? J’avais cru comprendre que l’alcool n’est pas une vraie drogue et que ses effets disparaissent rapidement ?

  12. Il faut au contraire criminaliser la toxicomanie et retirer tout excuse afférente en cas de crimes et délits. La vraie tolérance zéro avec peine de mort pour les dealers et leurs complices (notamment dans les différentes administrations). Il y a trop de crimes avec perpétuité pour les victimes et leurs famille versus complaisance incommensurable vis-à-vis des criminels sous stupéfiants de plus en plus nombreux… Sur la route ou au moyen d’un couteau… Perso si je devais tuer quelqu’un, je prendrais de la drogue avant pour faire une peine bien aménagée après passage en hôpital psychiatrique, puis bonne conduite, non sans avoir plaidé l’amnésie plus ou moins après avoir entendu des voix m’ordonnant de détruire le mal…
    L’exemple du logisticien de l’attentat du Bataclan est un très bon exemple…
    Le narcoterrorisme génère des milliards, donc incontrôlable si on ne prend pas des mesures radicales contre les dealers et réseaux…
    S’il y a pénurie d’essence, vous ne roulez plus. S’il y a pénurie de drogue… Il y aura moins de toxicomanes… Si les consommateurs de drogue risquent réellement qqchose, il y en aura moins…
    Si on commençait par contrôler nos frontières nationales pour couper les flux et virer les toxicos étrangers de notre territoire, puisque n’importe quel immigré peut demander à aller en France pour se faire soigner… Nos pauvres malades qui n’arrivent plus à se faire soigner correctement et faudrait redistribuer encore plus de ressources manquantes… Pour la toxicomanie mondiale !?!

  13. Si j’ai bien compris, la fin de la « prohibition » au temps d’Al Capone a mis fin à la criminalité aux USA ? C’est intéressant et il faut bien évidemment faire la même chose chez nous … après, toutefois, avoir vérifié que les chiffres de la criminalité outre-Atlantique sont bien au plus bas depuis des décennies.

  14. Oui, c’est la dérive insidieuse et bisounourse du modèle social dévoyé en vigueur chez nous depuis de longues années selon laquelle la lie des toxicomanes ou encore les alcooliques, gros fumeurs, clandestins et autres personnalités étrangères sera indéfiniment soignée aux frais de Nicolas. Considérons bien à cet égard que la première population grossit à mesure que décroît la seconde.

  15. Etait-il besoin de préciser, Monsieur Jamet, que vous n’étiez pas un consommateur de telles substances ? Personnellement, je ne doute pas de votre intégrité sur le sujet. Le problème que vous abordez aujourd’hui est multi complexe. Après moult constats et les résultats que l’on connaît, il est difficile d’y trouver des solutions valables. Le choix des hommes en fait partie. Le mal-être, la non confiance de l’homme en l’homme, le Dieu banni (par certains), la perte de sens, tout cela plonge l’être humain dans une incertitude qui le condamne a rechercher, dans sa solitude – parce qu’au bout du compte, il est seul -, l’île salvatrice de l’oubli. Les conséquences de ses actes, il les pèse à l’aune de ses désirs et de ses plaisirs. L’autre est devenu un miroir qui le pousse à abolir toutes formes de réserves pourvu qu’il en retire pour lui-même quelques jouissances. Nos sociétés sont malades de cela. C’est un nœud gordien qu’il faut apprendre à défaire. Mais comment y arriver sans mesures radicales adéquates ? Vaste question à laquelle je n’ai pas la prétention de répondre. Pour le moment, le mythe de Sisyphe semble en être, au vu des circonstances, l’illustration.

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