Editoriaux - 10 décembre 2018

Soljenitsyne aurait cent ans

Un partisan de la démocratie organique 

Né il y a cent ans, le 11 décembre 1918, Alexandre Soljenitsyne (Александр Солженицын) a connu l’enfer du goulag et le faux paradis occidental. Dix-huit ans avant sa mort, en 1990, il a livré le modèle qu’il souhaitait voir se mettre en place en Russie avec un court essai au titre programmatique, Comment réaménager notre Russie ? Réflexions dans la mesure de mes forces. Chrétien orthodoxe et patriote fervent, il préconise une “démocratie des petits espaces : […] petite ville, bourg, bourgade cosaque, canton (groupe de villages), et jusqu’aux limites d’un district. C’est uniquement sur un territoire de cette ampleur que les gens pourront déterminer, sans se tromper, leurs élus […] On pourrait dire : à partir des “États” [soslovia]. Ce sont là les deux principes naturels les plus habituels de collaboration et de coopération entre les hommes : d’après le territoire commun sur lequel ils vivent et selon leur genre d’occupation, la direction de leur activité.”

Rejetant la philosophie des Lumières et la Révolution française, la pensée de Soljenitsyne choque Bernard-Henri Lévy, qui écrit alors dans les colonnes de Libération : “Soljenitsyne nous rappelle qu’il a lui aussi choisi son camp. La Russie contre l’Occident. La Nation contre l’Universel… Il choisit de nous dire que le communisme n’a jamais été pour lui qu’une figure parmi d’autres – encore plus monstrueuse – de la dépravation occidentale et que, le communisme ayant rendu l’âme, il reste la dépravation. […] Il n’est pas récupérable : Adieu Soljenitsyne.” Toujours aussi emphatique, BHL confirme son sectarisme étroit doublé d’occidentalisme universaliste. En effet, en stigmatisant Soljenitsyne, il nous rassure sur la bonne santé spirituelle du prophète qui n’a eu cure du philosophe à la chemise blanche. Récusant la modernité et ses avatars (matérialisme, individualisme, utilitarisme, etc.), Soljenitsyne considère que le communisme et le capitalisme occidental sont deux frères à renvoyer dos à dos. De même, la Révolution française et la révolution russe ont accouché de totalitarismes destructeurs de la personne et de ses communautés d’appartenance.

Soljenitsyne défend le bien commun. C’est pourquoi il fait coïncider démocratie et souveraineté populaire. Il estime que le bien commun temporel s’enracine dans un solidarisme traditionnel, une décentralisation locale et des associations professionnelles. Cette démocratie organique des petits espaces s’appuie sur le principe de subsidiarité (souveraineté conjuguée et compétence suffisante). Soljenitsyne évoque les trois grands types de régime (monarchie, aristocratie, démocratie) qui doivent être articulés organiquement. Il cite Aristote et l’idée « du régime mixte ». Il écrit, à ce propos : “Et c’est la raison pour laquelle le gouvernement comporte inévitablement une part d’aristocratie et même de monarchie.”

Concernant les élections présidentielles, Soljenitsyne pense que les candidats doivent être choisis par le « Grand conseil des Zemstvos » (assemblées locales) et peuvent alors se présenter au suffrage des Russes. Si l’élu donne satisfaction à la majorité des Zemstvos, il n’y a pas de raison d’organiser de nouvelles élections.

L’aristo-populisme russe d’Alexandre Soljenitsyne n’a pas fini de faire jaser (ou d’être récupéré à mauvais escient). Adepte d’un pouvoir à la fois autoritaire (en haut) et libertaire (en bas) contre toute velléité totalitaire (en haut et en bas), il a montré la voie du courage, de l’intelligence et de la lucidité.

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