Identité nationale, sécurité, maîtrise de l’immigration… En 2007, Nicolas Sarkozy remporte une victoire sans appel en épousant les idées du politologue Patrick Buisson. C’est pour les avoir reniées qu’il connaîtra la défaite cinq ans plus tard.

24 septembre 2007, à l’Élysée. Ce jour-là se pressent dans la salle des fêtes du palais présidentiel plus de journalistes de droite qu’aucun hôte de ces lieux n’en a jamais reçu, du Figaro, de Valeurs actuelles, tout l’état-major de TF1 et de LCI (qu’on ne mettra pas au rang des précédents), des ministres, des conseillers du prince : Claude Guéant, Emmanuelle Mignon, Henri Guaino… et même Jean-Luc Mélenchon, qui devra se justifier plus tard d’avoir assisté à l’événement. Quelques réprouvés aussi comme Raoul Girardet, « historien de l’idée coloniale et du sentiment national », selon Le Monde, mais qui eut le tort, selon de Gaulle et l’Université, d’épouser en son temps la cause de l’Algérie française…

Élu président de la République en mai, Nicolas Sarkozy tient à distinguer « un homme unique » en le décorant de la Légion d’honneur : c’est « ma boussole », « un génie », confie-t-il à ses ministres ! Cet homme, c’est l’artisan de sa victoire, « mon hémisphère droit » : il s'appelle Patrick Buisson. « Il y a très peu de personnes dont je puisse dire : "Si je suis là, c’est grâce à eux". Patrick Buisson est de ceux-là », explique le chef de l’État dans son hommage au récipiendaire.

Fils d’un Camelot du roi, Buisson n’a jamais fait mystère de ses ascendances intellectuelles : Barrès, Bernanos, Anouilh, Maurras surtout. Qu’importe qu’il aime aussi la poésie de Léo Ferré autant que le chant grégorien : pour la plupart des journalistes (ceux de L’Obs, de Libé, de l'audiovisuel public…), il est d’extrême droite. Forcément. Lui se définit comme un « irrégulier » jaloux de sa liberté, un « anar de droite » nourri de Blondin, grandi dans un Paris populaire qu’il affectionne tout en cultivant la nostalgie d’une France paysanne enracinée dans un catholicisme vivace.

Nicolas Sarkozy pense à l’élection présidentielle depuis toujours… et « pas simplement quand je me rase », a-t-il reconnu en novembre 2003. Culturellement dominée par la gauche, concurrencée par le Front national, la droite chiraquisée, aseptisée, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sarkozy pressent qu’il lui faut rompre avec trente ans de reniements pour être élu. Buisson sera son précepteur en transgressions. Il le sent capable de « désenclaver sociologiquement et idéologiquement une droite dont Jacques Chirac avait réduit la base électorale à 20 % des suffrages au premier tour de la présidentielle ».

C’est en 2005 que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a pris l’habitude de le consulter, ébahi par la précision de ses analyses souvent étayées par un sondage : dès l’automne 2004, Buisson lui a prédit la victoire du non au référendum sur la Constitution européenne, « à la décimale près ». Le politologue apprécie l’énergie de Sarkozy ; il l’encourage à rompre avec le politiquement correct. « Travailler plus pour gagner plus », soit ! mais cela ne suffira pas. « Une élection ne se gagne pas au centre, elle se gagne au peuple », répète Buisson. Or, le peuple veut que sa sécurité soit assurée et son identité préservée. Le candidat l’a bien compris. « Les banlieues, on les nettoiera au Kärcher™ », dit-il à La Courneuve, en juin 2005. « On va vous débarrasser de la racaille », promet-il aux habitants de la dalle d’Argenteuil, en octobre.

Chacune de ses saillies provoque un hoquet d’effroi à gauche. Sarkozy s’en moque, Buisson exulte. En mars 2007, c’est lui qui convainc le candidat de l’UMP de promettre la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. « La transgression majeure, c’est l’identité nationale, explique-t-il en réunion d’état-major. La crise identitaire est au cœur du mal-être populaire, c’est la première souffrance sociale […]. Pour permettre au migrant de conserver ses racines, on somme le pays d’accueil de renoncer aux siennes, à un art de vivre, à une mémoire collective, à une histoire commune. Avec ses lois mémorielles culpabilisantes, Chirac a accru ce malaise dans des proportions inouïes. Si c’est la survie du peuple français qui est en jeu, alors il faut traiter en priorité la crise identitaire. La vraie rupture est là, tout le reste est littérature… » (Patrick Buisson, La Cause du peuple, Perrin, 2016).

Et ça marche ! Le 22 avril 2007, Sarkozy recueille 31,1 % des suffrages. Presque 6 points de plus que la candidate socialiste, Ségolène Royal. Jean-Marie Le Pen, qui s’était qualifié pour le second tour cinq ans plus tôt, finit seulement quatrième (10,4 %), derrière François Bayrou (18,5 %). L’analyse des résultats confirmera que Sarkozy a « siphonné » l’électorat du Front national. Au second tour, il l’emporte par 53 % des suffrages exprimés. « Nicolas Sarkozy a remporté la bataille des valeurs », résume Le Monde, le 7 mai. « Je ne mène pas un combat politique mais un combat idéologique, avait-il déclaré au Figaro juste avant le premier tour. Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. » Il veut « tourner la page de Mai 1968 ».

Mais dès les premier jours de son quinquennat, le Président trahira le candidat – et surtout ses électeurs – en pratiquant une « ouverture » à gauche, à Kouchner, à Martin Hirsch, à Fadela Amara, que nul ne réclamait. Péché originel précédant cinq ans d’errements et de reniements qui lui coûteront sa réélection en 2012, les Français préférant au président bling-bling un démagogue en apparence « normal »…

Au moins Nicolas Sarkozy aura-t-il élevé Hélie Denoix de Saint Marc à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, le 28 novembre 2011, dans la cour des Invalides : un hommage mérité à ce grand soldat rebelle à l’abandon de l’Algérie… que lui aura soufflé Patrick Buisson.

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6 août 2022

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