À l’occasion de l’anniversaire de la révolution russe, Le protodiacre Jean Drobot évoque les difficultés rencontrées par les Russes blancs en France, et le grand rôle joué par la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky de Paris auprès des émigrés. La cathédrale a été un élément spirituel et intellectuel qui a permis aux émigrés russes de survivre et de s’entraider. Il rappelle que les Russes blancs n’étaient pas pris dans certaines usines car la CGT, qui avait la monopole syndical, les boycottait.

Protodiacre Jean Drobot, la cathédrale Saint Alexandre Nevcki devant laquelle nous nous trouvons a une place importante dans le coeur des émigrés russes.
Expliquez-nous pourquoi…

L’histoire débute en 1861 quand cette église a été bâtie pour accueillir tous les voyageurs russes qui arrivaient en France pour la visiter et passer des vacances.
Elle a été bâtie par souscription grâce à des mécènes, aussi bien de grands marchands russes que des aristocrates et de l’Empereur Alexandre II lui-même.

À partir de 1918-1919, l’émigration russe est arrivée en France. Les soldats, officiers et hommes du rang de l’armée blanche sont arrivés en France. Ils ont été accueillis autour de cette cathédrale, tout d’abord parce que l’Eglise accueille tout , et puis les Russes se retrouvaient ici comme chez eux. Lorsqu’ils souffraient de nostalgie, ils venaient à l’église et retrouvés exactement les mêmes offices qu’en Russie. Ils se retrouvaient entre eux, ils pouvaient se donner des nouvelles de leur famille et s’entraider de façon professionnelle pour aider les uns et les autres à trouver un travail.

Beaucoup de Russes ont ainsi travaillé aux usines Renault ou dans les autres grandes usines autour de Paris.
La cathédrale a été un aimant spirituel et intellectuel qui a permis à ces gens de survivre dans la tourmente de la révolution, de la guerre civile et de l’émigration.
On parle souvent des chauffeurs de taxi russes émigrés. J’en ai connu personnellement dans les années 60, début des années 70. Ils parlaient mal le français, certains parlaient très bien, mais avaient surtout le désir de retourner en Russie. C’est pour cela qu’ils ne se fatiguaient véritablement pas pour s’intégrer dans la société française.
Au bout de quelques années, certains ont vu que le système bolchévique devenant de plus en plus fort, ils n’auraient aucune chance de revenir. Ils ont alors commencé à s’installer, travailler et s’intégrer dans la société française en restant bien entendu fidèles à l’Eglise orthodoxe.
Tous ceux qui sont restés fidèles à la foi orthodoxe ont continué à transmettre cette culture de la Russie à leurs enfants et à leurs petits enfants.
Ceux qui, pour des raisons personnelles ou géographiques, se sont éloignés de l’Église se sont totalement intégrés à la société française.

Dans l’esprit français, le mythe de l’archiduc russe devenu majordome subsiste encore.
Votre église a-t-elle beaucoup soutenu ceux qui avaient tout perdu en Russie ?

L’Église était un refuge. Elle a fait ce qu’elle a pu. Si elle vivait des aides financières de la part de l’État russe avant la Révolution, mais à partir de 1917, aucune aide financière de la part du régime bolchévique n’était ni possible ni tolérable.
Elle a donc fait ce qu’elle a pu. On a créé des écoles, des maisons de retraite pour personnes âgées, et un système d’assistance pour les pauvres et pour les affamés.
C’était et cela reste encore un centre d’entraide et de soutien de la culture pour les personnes d’origine russe en France.

Vous êtes également un fils d’émigrés russes.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre histoire personnelle ?

Mes parents sont arrivés en 1947. Ils fuyaient leur régime soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont été faits prisonniers par les Allemands.
Staline avait proclamé que tout soldat prisonnier par les Allemands était un traitre à la patrie. Ils ont donc préféré fuir le système bolchévique, le système stalinien, pour se retrouver sans rien en Europe occidentale, mais libres.
Ils ont été accueillis au sein de l’Eglise.
L’émigration russe a eu pas mal de problèmes avec les communistes. Dans certaines usines, on ne voulait pas les prendre parce que la CGT avait le monopole syndical et dès qu’on voyait un russe blanc arrivé, on le boycottait.
Moi-même, j’ai eu quelques accrochages avec mes copains de lycée qui à cette époque post soixante-huitarde étaient très à gauche.
Lorsque j’ai passé mon bac, l’examinateur en histoire m’avait posé la question « parlez-moi des succès de la politique agricole de Staline et des difficultés de l’industrialisation de l’Italie sous Mussolini ». Vu la façon dont la question était posée, la réponse devait être très claire. J’ai quand même réussi à dire ce que je connaissais de la politique agricole stalinienne avec la collectivisation, les milliers de morts et la famine, etc. À la fin, le professeur m’a dit : « je ne suis pas du tout d’accord avec vous, mais vous connaissez votre point de vue et vous savez le défendre, donc je vous mets une bonne note ».

Ce genre de choses arrivait souvent aussi à mes frères et sœurs. Nous ne comprenions pas. Moi, né en France, j’arrivais à comprendre, mais les émigrés russes, mes grands-parents, mes parents, ne comprenaient pas le succès du communisme en France quand on sait ce qu’était véritablement le communisme en Union soviétique et qu’on a vécu cela dans sa propre chair.

16 novembre 2017

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