[ROMANS D’ÉTÉ] La Conjuration des imbéciles, ou la bêtise moderne en roue libre
Avec sa rubrique [ROMANS D’ÉTÉ], Boulevard Voltaire vous propose de découvrir ou de relire des œuvres plus ou moins récentes. Des suggestions variées pour le temps des vacances, si propice à des lectures prolongées… et variées.
À La Nouvelle-Orléans, non loin de Bourbon Street, se dresse la statue d’Ignatius Reilly. La ville devait bien cela au héros de La Conjuration des imbéciles, roman qui se déroule tout entier dans cette ville si particulière des États-Unis, si française encore aujourd’hui. Son auteur, John Kennedy Toole (1937-1969), était natif de la ville, y vécut et enseigna au Collège dominicain Sainte-Marie.
« C’était un quartier qui, de victorien, devenait peu à peu n’importe quoi, un pâté de maisons qui avait pénétré dans le XXe siècle sans soin et sans idée directrice – et avec de très petits moyens. » Là vivent, entre Constantinople Street et le Mississippi, Ignatius Reilly et sa mère. Elle est un petit bout de femme geignarde portée sur la bouteille, lui un étudiant attardé obèse et inadapté à toute vie sociale. Sous la pression, Ignatius va devoir chercher, bien contre son gré, du travail. Pas dans la fonction publique, car pour rien au monde il ne voudrait être un « appendice de la bureaucratie ». « On peut toujours, affirme-t-il doctement, reconnaître les employés et serviteurs de l’État à la vacuité totale qui occupe l’espace où la plupart des autres gens ont leur visage. » Comme il méprise également le privé, dont l'impératif de rendement lui paraît un vice, cette quête d’un emploi va l’entraîner dans des histoires rocambolesques dignes des meilleurs romans picaresques.
Théologie et géométrie
D’où viennent les problèmes du héros ? De lui-même, d’abord. De par ses études, et par goût, ses références sont médiévales. Il se réfère à Roswitha, moniale et poétesse allemande. Au philosophe Boèce, auteur de La Consolation de la philosophie (ce titre est l'antithèse de celui du roman). Tout cela, dans la cervelle quelque peu anarchiste du héros, fait une drôle de bouillie. Il est favorable à l’élection d’un président de droit divin. Il juge son époque à l’aune de « la théologie et de la géométrie ». Or, l’époque s’y plie mal. C’est celle de la radio qui braille, des émission de télé vulgaires, de la publicité agressive et des films sots, des sodas et des chips. « Je suis un anachronisme. Les gens s’en rendent compte et en forment du ressentiment contre moi », explique-t-il à sa mère, au retour d’un déplorable entretien d’embauche dans une compagnie d’assurances dont les néons lui ont été un supplice oculaire.
Il suffit qu’Ignatius Reilly se pointe quelque part (un magasin, un bar, un bureau) pour que les catastrophes se précipitent. Contre lui semblent se liguer et le réel et les gens. Et quels gens ! Des médiocres de tout poil. Le minable agent de police Mancuso. Un jeune voyou du Quartier français qui trafique avec un bar où balaye, pour un salaire de misère, un Noir qui disparaît dans la fumée de sa cigarette. La détestable épouse du patron des pantalons Levy dont la maison est tout confort et sans âme aucune. C’est évidemment auprès des personnages les moins favorisés par Dame Fortune qu’Ignatius est le plus à l’aise, comme la vieille et lunaire Miss Trixie.
L’intolérance new-yorkaise
En 1960, John Kennedy Toole monte à New York pour continuer ses études. Il endure le mépris des étudiants pour le provincial qu’il est, la condescendance des Yankees envers le Sudiste. « En tant qu’homme blanc du Sud profond, Ken faisait figure de suspect idéal », écrivent ses biographes (René Pol Nevils et Deborah George Hardy, Ignatius Rising, Louisiana State University Press, 2001, p. 60). Alors qu’il y a eu de tout temps, à La Nouvelle-Orléans, une tradition de tolérance raciale et religieuse, Toole est frappé de l’intolérance new-yorkaise et de l’anticatholicisme régnant.
L’empressement des étudiants à se trouver des causes militantes le marque également. D’où cet autre personnage du roman, Myrna Minkoff. Comme son ami Ignatius, c’est une étudiante perpétuelle. Mais loin de rester dans sa chambre, elle est hyper active sur son campus new-yorkais. Action en faveur d’un étudiant noir, projet de films d’art et d’essai « à message », conférence sur la libération sexuelle… Les lettres qu’elle envoie à Ignatius pour le réveiller de son apathie sont une merveille du genre et font de Minkoff une wokiste avant la lettre.
La morale de l’histoire
John Kennedy Toole s’est suicidé en 1969 à l’âge de trente-deux ans, faute de trouver un éditeur pour cette Conjuration des imbéciles qui ne fut publiée qu’en 1980. Il eut le prix Pulitzer l’année suivante – comme si une conjuration des imbéciles s’était ingéniée à lui rendre cet hommage posthume. Quelle est la morale de l’histoire ? Peut-être celle-ci : que le monde moderne n’est qu’un vaste complot de la stupidité dont nous faisons tous partie – Ignatius vomit l’American Way of Life tout en le subissant pleinement –, abêtis que nous sommes par la société de consommation, l’assistanat et une déliquescence intellectuelle généralisée. Exprimée par John Kennedy Toole, cette morale prend un relief extraordinaire, hilarant et, surtout… intelligent, ce qui est une raison de ne pas désespérer.
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12 commentaires
Merci à tous les commentateurs ! Vous m’avez vraiment donné envie de lire ce livre que j’irai me procurer dès demain !!!
Foutriquet est le personnage central de la « Bêtise Moderne en Roue Libre ».
Un grand merci à Samuel Martin d’avoir braqué son projecteur sur ce roman marquant de la littérature américaine contemporaine.
Si cet ouvrage a fait date ce n’est pas uniquement du fait de l’histoire dramatique de sa parution: suicide de l’auteur en 1969 faute d’avoir été édité, combat opiniâtre de sa mère pendant plus de dix ans pour y parvenir : le tragique était de la partie.
Mais, cette Conjuration des Imbéciles ( A Confederacy of Dunces, en VO) fait partie de ces romans picaresques et d’apprentissage qui ont marqué mes études d’anglais et au-delà d’elles mon imaginaire littéraire. J K Toole, pour moi, est à mettre sur un pied d’égalité avec To Kill a Mockingbird de Harper Lee, cet autre roman du sud américain, paru en 1960, qui offrit à Gregory Peck un de ses grands rôles, comme incarnation de l’avocat Atticus Finch. La parenté entre ces deux ouvrages est évidente : deux auteurs sudistes, qui ont peu publié (deux livres à titre posthume pour le premier, trois pour la seconde), une écriture criante de vérité et d’humanité, une trame inoubliable.
Notons que le genre picaresque et d’apprentissage est très courant aux USA. Un des chefs d’œuvre du genre est pour moi Les Aventures d’Augie March (1953) de Saul Bellow. Je pourrais citer aussi les romans de John Irving. Que de la grande littérature, à lire, si vous le pouvez, en version originale.
Un très grand livre
« Un très grand livre » et un article très, très bien venu !
Quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur le héros, la critique de notre société occidentale décadente y est transcendante.
Excellent. Historie d’un génie en réalité bon à rien sinon à provoquer des catastrophes. Et il y en a tellement des comme cela, sauf que celui-ci est sympathique, quand même. J’ai particulièrement apprécié quand il est chargé de la correspondance avec les clients de la Société Levy où il a enfin trouvé un emploi au détriment de son employeur. Le portrait de l’étudiante « engagée » est excellent également. Merci à la mère de l’auteur d’avoir bataillé pour faire connaître le manuscrit de son fils et honte aux éditeurs qui l’ont refusé.
Je le lirai moi aussi.
Je le lirai merci.
Ce bouquin est absolument génial pendant, disons, les cent premières pages. Puis peu à peu il devient ennuyeux au point de devenir illisible. J’ai essayé plusieurs fois et je n’ai jamais réussi à le terminer. Mais je le répète, la première partie est fabuleuse, une référence absolue !
Un chef-d’œuvre, décapant, hilarant, burlesque et philosophiquement déjanté. À lire afin d’éviter de faire partie de la conjuration des imbéciles.
Je viens de me le procurer et j’en attends beaucoup comme, par exemple, me prémunir contre la contagion des imbéciles (tout en restant modeste : notre miroir ne nous dit pas tout).
Merci M. Martin de nous parler de ce livre que j’ai relu il y a quelques mois avec gourmandise !
La traduction est très soignée et le langage soutenue : un réel plaisir qui décrit le ridicule facilement transposable à notre époque !