Ils sont français et, pour des raisons personnelles et professionnelles, ont décidé de s’installer en Europe de l’Est. Qu’est-ce qui a motivé leur décision ? Rencontre avec Romain Rebour, 31 ans, jeune entrepreneur originaire de qui vit à Cracovie en depuis quatre ans.

Éléonore de Vulpillières : Pourquoi vous êtes-vous installé en ?

Romain Rebour : Après mon bac, j’ai passé deux ans à Valence puis un an pour un bachelor en business international à Brno, deuxième ville de République tchèque. C’est là que j’ai découvert l’Europe de l’Est et que j’en suis tombé amoureux. Au cours de mes voyages dans la région, j’ai pu constater que ce territoire en développement était plein de perspectives. Après un master à -III en technologie des bâtiments, je suis revenu en République tchèque, à Prague, durant trois ans pour travailler en business development et en conseil en ingénierie. Dans le cadre de ma spécialité, le développement informatique, j’ai été amené à travailler avec des Polonais et des Ukrainiens. Les opportunités professionnelles s’ouvraient dans ce secteur en Pologne : j’ai décidé de m’y installer, plus précisément à Cracovie, pour plusieurs raisons : sa stabilité, le cadre de vie, le fait que ce soit une ville historique à taille humaine, et, enfin, le pouvoir d'achat.

E. V. : Quelles sont les perspectives économiques à Cracovie ?

R. R. : Si les Russes et les Chinois sont les meilleurs en développement informatique, le secteur qui m’intéresse, les Polonais sont troisièmes. La Pologne est un pays européen membre de l’espace Schengen, proche de l’ et des États-Unis, deux gros pays qui investissent massivement dans la tech. Il se trouve que de nombreuses jeunes entreprises partent vite aux États-Unis pour grandir. Or, comme la France, la Pologne vise à garder ses start-up, sa technologie et ses richesses locales, mais elle ouvre ses start-up au marché français.

E. V. : Justement, qu’est-ce qu’un Français vient chercher en Pologne ?

R. R. : Pour un Français, la Pologne représente un gros marché potentiel, notamment sur deux technologies : le cloud, en informatique, et le réchauffement climatique. En effet, la Pologne est... le plus gros pollueur d’Europe ! La est en cours, mais il reste beaucoup à faire. En raison de la production d’électricité via le charbon, Cracovie est une ville très polluée, on y trouve des taux de pollution comparables à ceux de Bombay. Il y a une recherche de solutions à proposer de la part du milieu de la tech française sur ces questions. La possibilité de faire des affaires en Pologne est favorisée par le faible taux de résistance au changement, contrairement à la France, et une adaptation rapide aux nouveaux marchés et aux nouvelles technologies, comme le paiement sans contact, la gestion en ligne du système de santé ou la livraison à domicile. Autre domaine dans lequel les Polonais sont très forts : le gaming. Une grande partie des jeux vidéo utilisés dans toute l’Europe sont produits en Pologne.

E. V. : Les salaires ne sont-ils pas trop bas par rapport à ceux qui sont pratiqués en France ?

Évidemment, les salaires sont plus bas en Pologne. Mais comme le coût de la vie ou encore l’immobilier sont bien inférieurs à ceux de la France, on peut bien vivre de son travail ici, avec un bon pouvoir d’achat. Sur le plan de la langue, le business en Pologne, dès lors qu’il y a des étrangers, utilise l'anglais, que ce soit dans les PME ou dans les grands groupes. Les Polonais adoptent une approche libérale dans leur culture d’entreprise, proche de celle pratiquée aux États-Unis. Les processus de validation sont plus rapides qu’en France.

E. V. :Au quotidien, quels sont les points communs entre la vie en Pologne et la vie en France ?

R. R. : En ce qui concerne les infrastructures, les investissements européens ont beaucoup augmenté le niveau de vie des Polonais, notamment en ce qui concerne le réseau d’électricité, Internet, le chauffage, l’accès à l’eau, les autoroutes… On trouve souvent la même qualité qu'en France.

E. V. : Et quelles sont les différences ?

R. R. : Le sentiment d’insécurité n’existe pas en Pologne, contrairement à la France où on se sent sous pression dans la rue, où on subit un stress quotidien, au point qu'on l'a intégré dans les grandes villes. Cette différence rend la vie urbaine polonaise beaucoup plus agréable qu’en France.

E. V. : Que change la guerre russo-ukrainienne sur le plan des affaires ?

R. R. : L’ était considérée comme le nouvel eldorado technologique européen avant la guerre. Puisque les salaires étaient plus bas que dans le reste de l’Europe de l'Est, de nombreux investissements y avaient été réalisés, certains acteurs économiques ukrainiens concurrençaient les Polonais. Dans le secteur de l’informatique, les sociétés qui travaillaient avec l’ ont essayé de maintenir leurs développeurs, elles ont procédé à des relocalisations d'entreprises en Pologne, si bien que les loyers polonais ont augmenté ainsi que les coûts des projets.

E. V. : Comment se manifeste l’afflux massif de réfugiés ukrainiens ?

R. R. : La Pologne a subi un afflux de 2 millions de réfugiés. Évidemment, la majorité de ces réfugiés sont des femmes, des enfants, et des personnes âgées. De nombreuses écoles polono-ukrainiennes ont ouvert et une nouvelle main-d'œuvre à bas coût dans certains métiers, comme les esthéticiennes, les femmes de ménage ou encore les coiffeuses, ont fait baisser les prix pratiqués auparavant. Le gouvernement polonais a fait en sorte que les réfugiés ukrainiens puissent travailler tout de suite, grâce à un code de Sécurité sociale qui s’obtient très vite, dès leur arrivée sur le sol polonais.

E. V. : Comment les Polonais ont-ils perçu l’arrivée de réfugiés ukrainiens depuis près de huit mois ?

R. R. : Il y a eu deux phases. D’abord la phase de choc fin, février. Les Polonais étaient sidérés par l’attaque russe, ils ont fait preuve d’une grande solidarité. Personnellement, je me suis engagé sur le plan humanitaire dans la fondation Team 4UA qui vise à unir les capacités de chacun, selon ses forces, pour aider les Ukrainiens. De mon côté, j’ai participé à assurer des hébergements d’urgence aux réfugiés ukrainiens, dans des familles françaises basées en Pologne, puis sollicité Airbnb pour que cette société leur fournisse des logements. Ce fut la période la plus humaine de ma vie. Il y a eu un fort élan de fraternité : tout le monde aidait les Ukrainiens, perçus comme un peuple frère en détresse. Les Polonais et les Ukrainiens sont proches culturellement. Par exemple, Lviv était auparavant une ville polonaise. Il y a des racines historiques et culturelles communes aux deux pays et, bien sûr, un ennemi commun : les Russes. Depuis la période soviétique, c’est la première fois que le sentiment antirusse est aussi fort. Puis la deuxième phase, dans laquelle nous sommes toujours est celle de la « normalisation », une phase de long terme. La Pologne consacre 3 % de son PIB à l'accueil des Ukrainiens. Il existe toujours aujourd’hui un consensus sur l’aide à apporter aux Ukrainiens.

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16 octobre 2022

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16 commentaires

  1. Je suis en accord avec ce Monsieur. pour y être aller il y a 3 ou 4 ans, j’ai été très surpris de ne pas voir de « forces de l’ordre » à Kracovie. et pourtant c’est très propre, calme et l’on peut se promener sans avoir des yeux derrière la tête.
    Et pourtant c’était la fête des PIEROGI
    Ensuite j’ai visité d’autres villes, idem.
    Par contre les aides sociales n’étant pas celles de la France, l’on voit tout le monde au « boulot » , jeunes et « vieux », mais pour avoir discuté avec des Polonais, ils ne sont pas si malheureux que ça, malgré un salaire moyen assez bas
    Tous les Français rencontrés, qui s’y sont installés, ne feront pas machine arrière.
    Autre différence, c’est un pays très pieux, et Catholique, qui défend ses valeurs.
    Pour conclure, j’y vivrais volontier

  2. Je rejoins pas mal de commentaires des intervenants. Etant plutôt un homme du nord qu’un homme du sud, j’ai un certain tropisme pour les pays de l’est de l’Europe dans lesquels je me sens bien chaque fois que j’y vais. Ces pays m’apparaissent aujourd’hui comme dispensant encore un certain bonheur de vivre tel que j’ai pu le connaître en France naguère. Sans doute vivent-ils leurs années glorieuses avec quelques décennies de retard sur nous. Ils ont le vent en poupe quand nous sommes encalminés. Qu’ils en profitent.

  3. La Pologne, dont on fait un épouvantail, est un pays attachant, même s’il est de plus en plus pollué par le consumérisme. Il y a encore beaucoup d’espaces naturels, une richesse culturelle importante, un réseau de chemins de fer opérationnel et une tradition de résistance au totalitarisme bien ancrée. La langue, écrite avec une profusion de caractères latins, est pour le langage, un mélange de Russe et d’Allemand et tout le monde parle Anglais (comme votre correspondant d’ailleurs).
    Si je devais choisir un pays de l’Est, c’est sans doute celui-là que je choisirais après y avoir fait déjà huit séjours pour une durée totale de plusieurs trimestres. Le coût de la vie y est à peu près moitié de celui de la France. C’est un pays Chrétien (et c’est bien ce qu’on lui reproche, malgré l’installation précoce de loges maçonniques du Grand Orient, juste avant le venue du Pape Jean Paul II à Cracovie). On comprendrait sûrement mieux ce pays si on connaissait mieux son histoire avec ses 3 voisins : l’Autriche, la Prusse et la Russie.

  4. Attention à votre angle. Archétype parfait d’un « Bac+5 » , petit français complètement mondialiste pensant flairer la bonne idée en s’installant à Cracovie. Pour son cadre de vie mais « avec un taux de pollution comparable à Bombay ». Pour y faire quoi: lutter contre le réchauffement climatique et développer les paiements sans contact… et surtout grâce à de l’humanitaire , par l’intermédiaire de AirBnB, de s’apercevoir que les Ukrainiens et les Polonais sont comme des frères A ce jeune wokiste, je conseillerai d’abord de lire Tolstoï , puis de faire connaissance avec l’histoire de son pays d’adoption. Celui-ci s’est toujours ,malheureusement, retrouver du côté des « losers ». La France a plus besoin de vrais Patriotes que de « Chefs d’entreprise » connectés, déconnectés.

    1. Entièrement d’accord avec vous, ne pas s’être penché sur l’histoire mouvementée de ces pays risque de se traduire un jour par une immense déconvenue. Cette inculture n’est malheureusement pas un cas isolée et les rappels de l’histoire risque d’être catastrophiques pour beaucoup de ces jeunes pousses.

    2. Celui-ci s’est toujours ,malheureusement, retrouver du côté des « losers »
      ##

      Parce que d’Alésia aux accords d’Évian, la France a toujours été du côté des vainqueurs??

  5. En Russie non plus la vie reste calme jeunes et plus vieux continuent le chemin normalement ainsi que les étrangers qui y vivent .(je peux assurer ) .ce n’est pas comme ici où il faut s,enfermer dans sa voiture pour aller faire quelques courses ..entre la jungle et la tranquillité mon choix serait rapide si j,avais quelques printemps en moins …et puis cette France qui sombre n’est plus la notre .

    1. Beaucoup en sont restés à une l’histoire vieille de 40 ans en arrière. Leur manque de culture, historique et actuelle, les laisse baigner dans un bouillon soigneusement entretenu et épicé par les USA. Le réveil qui se prépare sera dur.

  6. Et l’Europe sanctionne ces pays de l’Est, qui agissent pour le bien être de leurs populations, en refusant une immigration extra-européenne massive. Pourquoi ? Cette Europe qui ne manque pas une occasion d’émettre des affiches de femmes, et même de gamines, voilées, aurait-elle peur que l’on constate l’impact de l’immigration qu’elle favorise sur la sécurité et le bien vivre ? Mais les peuples victimes ont, malheureusement, déjà pu le constater et déplorent les conséquences désastreuses de cette immigration extra-européenne folle qu’ils subissent !

  7. La vision de cet entrerpreuneur est celle d’un citadin. Je nuancerai très certainement sa vision idyllique des rapports entre les polonais et les ukrainiens. Je parle de mon expérience en Pologne et non depuis la France. Les polonais sont généreux mais se méfient, surtout dans le sud du pays, des Ukrainiens. Il y a des raisons historiques à ça. Passer sous silence ce fait n’aide pas à comprendre réellement la situation. Le gouvernement a coupé certaines aides aux ukrainiens à cause d’un c’étaient mécontentement de la population. En premier lieu dans les campagnes. Dans les Basses-Carpates, par exemple, on a pas oublié les massacres. Les plaies sont encore vives. Surtout dans les villages.

    1. Il impossible pour ces gens cultivés, depuis deux générations, à l’engrais bisounours sans apport de l’histoire, de comprendre et d’aller chercher la réalité des choses. Seuls ceux ayant ou ayant eu des relations profondes (villes et campagnes) avec ces pays de l’est à l’histoire mouvementée, peuvent analyser recul (hors télévision) l’actualité, et cette dernière est loin d’être rassurante.

    1. Apprenez son histoire, visitez le, pas seulement les villes mais surtout les campagnes, il y a beaucoup à apprendre et à comprendre.

  8. Il serait intéressant de savoir ce que pensent les Polonais de cette volonté à vouloir copier les USA en tout, car j’ai eu le loisir d’en rencontrer à Varsovie qui ne trouvaient pas normal qu’après l’ère Soviétique, l’Europe, maintenant, leur imposât ses règles, notamment d’urbanisme, qui ne correspondaient pas à leur culture.

    1. Comme toujours le mythe USA fait rêver les faibles et réagir les sages. Qu’ils aillent faire un tour dans la campagne US ils y apprendrons ce qu’est la vraie vie américaine, loin des miroirs aux alouettes.

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