Editoriaux - Justice - 9 février 2019

Renaud Camus contre Yann Moix : la charge de la preuve

Il est une heure et demie, mercredi, au palais de justice de Paris. Sur les bancs de la salle Jules-Grévy, célèbre médailliste, Renaud Camus attend. Il vient faire appel de la décision rendue, quelques mois plus tôt, dans l’affaire qui l’oppose à Yann Moix. En 2017, sur le plateau d’« On n’est pas couché », le romancier-chroniqueur avait défini Camus comme “un auteur un peu misanthrope et assez antisémite”. Ce dernier a porté plainte en diffamation.

Le droit est une étrange matière. La vérité est assujettie au Code de procédure pénale. Ici, comme en première instance, la bataille s’engage et s’éternise sur la preuve. Des millions de téléspectateurs ont entendu Moix, la séquence est disponible sur YouTube, mais le conseil du poulain de BHL nie que son client ait dit ce que tout le monde sait qu’il a dit. Qu’est-ce que le réel ? Quelle est la nature du lien entre le fait et la relation de ce dernier ? Au secours, Wittgenstein ! En première instance, le tribunal avait estimé que la libre retranscription des propos de Moix n’était pas une preuve “suffisante” ; il avait donc réclamé un verbatim établi par un huissier. Aujourd’hui, l’avocat de Camus le produit à la barre ; son confrère ne se démonte pas : il conteste le constat ! Mais si, continue-t-il, le tribunal juge la pièce recevable, alors il pourra parfaitement justifier les propos de son client. Sa défense peut donc se résumer comme suit : Moix n’a peut-être pas dit ce qu’on sait qu’il a dit et, même s’il l’avait dit, ce qu’il aurait dit serait vrai. On peut résumer autrement : l’accusateur n’assume pas ses propos.

Camus est longuement interrogé par la juge. Calme, il explique pourquoi il n’a pas attaqué l’épithète “raciste” dont Moix l’honorait en sus dans la même émission. “Le mot race a tant d’acceptions dans notre langue que je trouve dramatique de le réduire à une pauvre définition biologique en laquelle je ne crois pas et dont je me moque complètement.” Il convoque Racine, Malherbe, Bernanos. La juge, curieuse, le lance sur les discriminations : il en fait l’éloge ! Qui l’a lu – mais qui, parmi ses détracteurs, prend la peine de le lire ? – sait que, pour lui comme pour tous nos dictionnaires, discriminer est l’action de discerner, distinguer les choses les unes des autres ; nous discriminons tous en permanence ; le nier est à la fois absurde et pernicieux. (Puisqu’on pense avec des mots, le politiquement correct est l’outil par lequel l’unimonde, comme disait Dantec, veut empêcher de penser contre lui.) Très à l’aise, Camus braque ensuite son œuvre sur la tempe de l’antisémitisme. C’est peu dire, en effet, qu’on aurait bien du mal à trouver dans ses cent cinquante livres quelque filiation célinienne. Il fait fort justement remarquer qu’il est plus souvent accusé – par les antisionistes, par exemple – d’être judéophile. Après son remarquable exposé, Camus regagne sa place.

In fine, on comprend bien que la reductio ad hitlerum vise à discréditer l’action politique de Camus après lui avoir fait perdre ses éditeurs, donc l’essentiel de ses revenus. En fondant, dernièrement, avec le SIEL le Conseil national de la résistance européenne (CNRE), dont le programme s’articule autour de la « remigration », c’est-à-dire le retour des immigrés dans leurs pays d’origine, il ne peut espérer autre sort… Il en est bien conscient mais, en l’occurrence, l’honneur commandait l’offensive.

Il est cinq heures. Dans sa plaidoirie, l’avocat de Camus a également évoqué la sournoise concurrence entre écrivains pour expliquer la saillie de Moix. En sortant du tribunal, pensif et souriant, l’un des plus grands de nos auteur interpelle son conseil : “Tout de même ! Vous êtes dur de m’avoir comparé à lui…” Verdict attendu en mars.

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