Quand Emmanuel Macron, en « bon laïc », ne veut pas utiliser le mot « église »

Capture decran ©France2
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Durant l’entretien fleuve qu’Emmanuel Macron a accordé, une phrase, pourtant, ô combien symptomatique, est passée inaperçue. Se défendant, face aux deux journalistes Anne-Claire Coudray et Caroline Roux, d’être fragilisé par les dernières législatives, il évoque la confirmation d’Élisabeth Borne au poste de Premier ministre. C'est bien la preuve, selon lui, qu’il peut encore gouverner. Et de conclure, pour appuyer ses propos : « Il faut quand même remettre la mairie au milieu du village, comme on dit en bon laïc » (sic). C’est peut-être un détail pour vous mais, comme dirait notre ami Georges Michel citant France Gall, pour moi, cela veut dire beaucoup. Depuis quand le mot « église » écorche-t-il la bouche du président de la République ?

Ce que j’aimais - mais oui, et je l’ai déjà écrit ici - chez Emmanuel Macron, au début de son premier quinquennat, c’était son vocabulaire suranné de bibliothèque Rouge et Or, son champ lexical de Schtroumf à lunettes : chicaya, galimatias et Perlimpinpin, je vous fiche mon billet et le truchement, croquignolesque - encore utilisé ce 14 juillet - ou encore « ripoliner la façade ». Cela sentait son bon élève poli et bien peigné rendant des rédactions dorées sur tranche, avec de jolies expressions glanées dans le monde des adultes qu’en enfant précoce il n’aimait rien tant que fréquenter. Bref, une espèce plus rare aujourd’hui que le rhinocéros blanc du Nord et le marsouin du Pacifique.

Sauf que lorsqu’on use d’un dicton ancien ou d’un proverbe, il faut le respecter, le prendre comme il est, même si, horresco referens, il puise ses racines dans notre culture chrétienne. Or, on peut éplucher une à une toutes les pages d’Internet, dans l'expression populaire, c’est bien l’église que l’on remet au milieu du village, et non la mairie. Et pourquoi pas, tant qu'on y est, le bar PMU, plus souvent - et plus longtemps - ouvert, quand on y pense, que les services administratifs ?

Comme Monsieur Jourdain est prosateur sans le savoir, le Français est chrétien malgré lui : Darmanin, tel Ponce Pilate, se « lave les mains » du fiasco au Stade de France, et tant pis si les supporters anglais y ont vécu « un chemin de croix » et y ont pleuré comme des « Madeleine » en raison du gaz lacrymogène. Peut-on, pour autant, « jeter la pierre » aux policiers qui ne faisaient qu'obéir aux ordres ? Ou, plus biblique : les classes moyennes « travaillent à la sueur de leur front » (Genèse), mais ils ont le sentiment d'être « pauvres comme Job » (Job) et d'être les « boucs émissaires » (Lévitique) de la politique sociale et fiscale du gouvernement. Parfois, ils sont tentés de « baisser les bras » (Exode). Ce ne sont pas des « jérémiades » (Lamentations).

Et tout cela est si intériorisé qu'en 2017, certains médias ont pu titrer sans ciller : « Le calvaire des lycéens musulmans pendant le ramadan » » (resic).

Il arrive qu’une autre religion serve d’illustration - je ne suis pas la déesse Vishnu, lâche la mère de famille, légèrement excédée, lorsqu'elle est tiraillée entre le four et le moulin. Mais aucune autre n'imprègne autant (et pour cause) la langue française. On croise les racines de notre pays au détour des routes et au détour des phrases. Dénaturer une expression, patrimoine linguistique impalpable, pour y effacer l'église par crainte d’être un mauvais laïc, c’est un peu comme dénaturer un village en laissant s’y effondrer l’église. Et cela arrive, hélas, souvent aujourd’hui. La cancel culture basse intensité, c’est aussi cela.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 17/07/2022 à 15:50.
Gabrielle Cluzel
Gabrielle Cluzel
Directrice de la rédaction de BV, éditorialiste

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