Il y a dix ans, Scotty Moore nous quittait : il avait inventé la guitare rock !

La beauté réside parfois dans la simplicité. Juste les notes de l’accord, en l’occurrence. Bravo, monsieur Moore !
Capture d'écran YT THE OLD CLASSICS
Capture d'écran YT THE OLD CLASSICS

Scotty Moore est aujourd’hui oublié des encyclopédies. Même le très érudit Dictionnaire du rock de Michka Assayas (Bouquins, Robert Laffont) ne lui consacre qu’une modeste colonne. Et pourtant, voici l’homme qui a gravé les tables de la loi, celle de la guitare rock. Il en fallait bien un ; ce fut lui. Mais, tout d’abord, rembobinons.

Né le 27 décembre 1931, d’une famille de musiciens, le jeune Scotty s’initie vite à la guitare. « À la maison, ma famille jouait du square dance. Tous les genres de musique me plaisaient. Malgré la ségrégation raciale, nous écoutions de tout. Après avoir intégré l’US Navy, je suis allé vivre à Memphis et j’y ai formé un groupe, les Starlite Wranglers, avec Doug Pointdexter comme chanteur. Nous avons enregistré un premier disque pour les disques Sun, compagnie créée par Sam Phillips. Nous avons dû en vendre une douzaine. Mais nous sommes devenus amis avec Sam. » Débuts modestes, mais il faut bien commencer.

Un certain Elvis pointe le bout de son nez…

Les disques Sun végètent. À l’été 1953, un jeune inconnu en pousse la porte, juste pour enregistrer un disque unique, histoire de l’offrir à sa mère pour son anniversaire. Il est accueilli par la secrétaire de Sam Phillips, Marion Keisker, qui lui trouve une jolie voix et se prénomme Elvis. Le reste s’enchaîne. Sam Phillips a deux musiciens maison, le guitariste Scotty Moore et le bassiste Bill Black. Pourquoi ne pas leur adjoindre un chanteur ? La bonne fée glisse le nom du futur King. Rendez-vous sera finalement pris en juin 1954.

« Elvis Presley, c’est quoi, ce nom ? », bougonne un Scotty Moore finissant par se dérider en se rendant compte qu'« Elvis pouvait chanter à peu près toutes les chansons country du moment ». Mais rien ne fonctionne. Ce n’est pas mauvais, juste anodin. Et puis soudain, Elvis Presley se met à faire le pitre en entonnant That’s All Right Mama (un vieux blues d’Arthur Crudup datant de 1943). Il en accélère le rythme. Ses deux compères suivent. La contrebasse claque, tandis que Scotty Moore fait de même en martyrisant ses cordes, créant là le premier solo de guitare de l’histoire du rock. Certes, c’est modeste et il ne se lance pas en terre inconnue, se contentant de jouer les notes de l’accord sans aller en chercher plus haut ou plus bas dans le manche. Qu’importe, il vient de graver les tables de la loi. Et la magie est là. Le reste appartient à l’Histoire.

Intronisé au Rock and Roll Hall of Fame

Keith Richards, des Rolling Stones, aurait dit plus tard : « Tous les gamins de ma génération voulaient ressembler à Elvis. Moi, je voulais être Scotty Moore ! » L’infernal trio commence à arpenter l’Amérique, d’est en ouest, du nord au sud, bousculant tout sur son passage. C’est l’âge d’or d’Elvis, c’est aussi la fin du règne de Frank Sinatra. Les jeunes Américaines se sont trouvé un autre chéri. La vague traverse évidemment l’Atlantique, vers l’Angleterre et la France. Pour cause d’obligations militaires, le King met sa couronne en jachère. Les Beatles s’en empareront bientôt. En revanche, celui qui joue sur la durée, c’est Scotty Moore. Il a accompagné le King du temps de sa gloire, il le sert à nouveau lors de son grand retour, le fameux Comeback Special de 1968.

En bon écuyer, le brave Scotty raccroche après cet ultime exploit : rendre à nouveau le King crédible après des années de niaiseries hawaïennes sur grand écran hollywoodien, il fallait le faire. Il l’a fait. Déjà effacé, il se met encore plus en retrait, collaborant en tant qu’ingénieur du son avec le Beatle Ringo Starr, tout en ne négligeant pas ses vieux amis d’avant : Johnny Cash ou Jerry Lee Lewis. En 2001, Paul McCartney, un autre Beatle, le remet à l’honneur en enregistrant une nouvelle version de That’s All Right Mama. En 2003, Scotty Moore est intronisé au Rock and Roll Hall Of Fame, version rock de notre Académie française. Puis, deux ans plus tard, la consécration finale, quand le gratin de la guitare rock internationale vient lui payer son dû, au Royal Albert Hall, la plus noble salle londonienne, prestation immortalisée sur DVD. Au menu ? Ron Wood (Rolling Stones), Mark Knopfler (Dire Straits), David Gilmour (Pink Floyd) et Eric Clapton. Le concert est éminemment joyeux, tout ce joli petit monde entourant un grand-père qui n’en demandait sûrement pas tant.

L’occasion, pour Mark Knopfler, de reconnaître : « La première guitare que je voulais était une guitare Elvis, en plastique. Et maintenant, je joue avec Scotty Moore. Je peine à y croire. »

Eric Clapton : « J’avais la chair de poule rien qu’à l’idée de jouer avec Scotty Moore. C’était mon premier héros et aujourd’hui, j’ai joué trois chansons avec lui, en acoustique, comme Elvis, en lui laissant les solos à la guitare électrique. J’avais l’impression de vivre comme dans un rêve devenu réalité. » En effet, et tel que remarqué par David Gilmour, « Scotty Moore était capable d’accomplir des miracles avec rien ». La beauté réside parfois dans la simplicité. Juste les notes de l’accord, en l’occurrence. Bravo, monsieur Moore !

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

11 commentaires

  1. « Pour cause d’obligations militaires, le King met sa couronne en jachère. Les Beatles s’en empareront bientôt. »
    Que d’imagination !
    « Pelvis » Presley n ‘intéressait plus personne , en tous cas chez les ados. Il fallait qu ‘ SLC ( Salut les Copains : le magazine -je dis ça pour les trop jeunes) lui consacre quelques pages de photos pour qu’on découvre son existence.

    • Point de vue franco-français et tendance à réécrire l’histoire, Elvis était une énorme star après l’armée avec le succès de l’album Elvis is back, des films G.I. Blues et Blue Hawaii. Et que de titres superbes dans cette période 60-62 pré-Beatles, Little sister, His latest flame, Dirty dirty feeling, Night rider, Gonna get back home somehow….

  2. Scotty Moore, cravate et veste dont la guitare « discute » avec celle de Clapton. On es pas au même niveau que les rappeurs…D’ailleurs, mr Nicolas Gauthier est là pour nous remettre ce moment en mémoire… Doc gynéco, il a chanté?

      • C’est quoi le rappeur ? Un nouveau robot de cuisine ?
        Le flegme avec lequel ce Monsieur swingue est impressionnant. Il jouerait Asturias de la même manière. Toute la différence entre un musicien et quelqu’un qui fait du bruit est là.

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