Comme chantait le poète, « depuis que l’homme écrit l’Histoire, depuis qu’il bataille à cœur joie »… il est une guerre oubliée, qui fut « longue et massacrante », et qui mérite, pour cela, qu’on ne lui crache pas dessus : la guerre de Crimée de 1853-1856.

Le Zouave aux pieds mouillés du pont de l’Alma est le dernier vestige du bal à crinoline. Que signifient, aujourd’hui, pour les Franciliens pressés et pressurés, Sébastopol, Malakoff ou Mac Mahon ? Une base navale ? Une bataille furieuse ? Un brave général qui restait où montait son drapeau ? Non. Un boulevard ; une commune des Hauts-de-Seine ; une avenue ; des stations de métro ! Et pourtant…

Relevons cette originalité du conflit qui nous fit les alliés du Royaume-Uni et de… l’Empire ottoman ! Le genre d’alliance infidèle que n’exaltera pas Erdoğan par les temps qui courent. Il s’agissait alors de s’opposer à l’expansionnisme russe par la mer Noire et les « détroits » vers la Méditerranée ! La défaite de l’Empire des tsars entraîna un net recul de l’influence russe en Europe de l’Est ; qu’elle ne retrouverait qu’un siècle plus tard, sous une poigne rouge et soviétique. Et la France de Napoléon III devint alors l’arbitre des nations du continent. Autres temps !

Mais cette victoire écarlate devait être occultée, plus tard, de la « mémoire » française, lorsque la IIIe République, après le désastre de 1870, s’attela à discréditer l’Empire. Oubliée par l’historiographie républicaine, présentée comme une simple aventure militaire, la guerre de Crimée a eu aussi ses vrais « oubliés » : les quelque 95.000 à 100.000 soldats français morts au combat ; des suites de leurs blessures ; surtout du typhus, du scorbut et du choléra pour les trois quarts d’entre eux. Soit, au total, plus de 30 % des forces engagées*.

Or, alors qu’en bordure de Sébastopol, les restes de six soldats français viennent d’être retrouvés, voilà que, ce samedi 3 octobre, la Russie rendait hommage à 155 de ces mêmes soldats, morts pendant la guerre de Crimée !

Leurs dépouilles avaient été découvertes en 2013 par des ouvriers qui creusaient les fondations d’un immeuble. D’après les indices – quelques boutons –, ils semblent avoir appartenu, en majorité, au 39e régiment d’infanterie de ligne. Et des analyses osseuses ont révélé que les deux tiers de ces hommes seraient morts de maladies épidémiques.

164 ans après la fin de la guerre, les autorités russes honorent leur mémoire : dix cercueils drapés de tricolore, gerbes d’œillets de même ; figurants au garde-à-vous en uniformes d’époque ; cuivres, hymne russe ; et Daria Davidova, « la plus française des chanteuses russes », entonnant « La Marseillaise » a capella. Après la bénédiction religieuse, des cosaques de Crimée ont replié les drapeaux. Rituellement. Avant l’inhumation au cimetière militaire français de Sébastopol.

Aucun représentant officiel de « la France » n’était présent ; car « elle » juge « illégale » l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, disant « ne pas vouloir que la mémoire de ses enfants soit instrumentalisée ». Posture-imposture diplomatique ! Triste inconsistance, aveuglement historique et faux sens moral d’une République dogmatique à laquelle on a fait, une fois de plus, la leçon : « On ne se bat pas avec les morts », assène Mikhaïl Razvojaev, gouverneur de Sébastopol.

Vladimir Kornilov, qui défendit Sébastopol, avait dit à ses troupes : « Nous mourrons, les enfants, mais nous ne rendrons pas Sébastopol. » Il mourut ! Les Russes, dit Tolstoï, durent abandonner la ville, avec « un sentiment voisin du repentir, de la honte et de la haine ». Vladimir a repris la Crimée. Il ne la rendra pas. Mais les autorités russes ont rendu les honneurs à ceux de France qui les méritent… sans honte, sans haine.

* Cf. La : chronique et analyse d’un désastre sanitaire (1854-1856), par Marc Lemaire.

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