Editoriaux - Sport - 10 juin 2019

Ne pas aimer le foot féminin, est-ce choquant ?

On pourrait répliquer à mon titre que personne ne discute le fait de ne pas aimer le foot tout court. Il y a même comme une forme d’heureuse originalité chez ceux qui avouent leur totale indifférence à l’égard de ce sport qui mobilise les foules et permet aux présidents de la République de se refaire parfois une santé.

Mais il me semble qu’à l’ouverture de la Coupe du monde féminine, et parce qu’elle se déroule en France, on a vu apparaître comme des injonctions de s’intéresser au foot féminin, faute de quoi on ne pourrait pas être compté parmi les humanistes ou les tenants de l’égalité entre les hommes et les femmes.

Pour ma part, je n’ai jamais traité avec condescendance ces dernières, quel que soit leur domaine d’activité. Ce serait une attitude ridicule puisqu’elle révélerait qu’elles ne sont pas dignes des sentiments intenses d’hostilité ou d’adhésion que le commun des mortels peut inspirer.

En ce sens, Alain Finkielkraut avait certes tout à fait le droit de tourner en dérision le foot féminin – pourquoi pas le « rugby féminin » ? – mais il aurait dû s’y prendre autrement. Cette attitude était d’autant plus surprenante de sa part qu’il n’est pas un sujet, aussi léger soit-il, qu’il ne traite longuement, avec gravité parfois, jamais en se moquant.

Les problèmes de l’égalité financière sont réels entre sportifs des deux sexes. La prime qui sera octroyée par la FIFA aux victorieuses à l’issue de cette Coupe du monde sera largement inférieure à celle versée aux hommes en 2018, et il a fallu l’énergie et l’aura de Serena Williams pour qu’au tennis, il n’y ait plus de disparité entre les lauréats des tournois.

Mais ce sera une vaste entreprise que de répondre plus généralement à la demande du sport féminin, pas assez considéré financièrement.

Je vais regarder autant que je pourrai les matchs de l’équipe de France. J’ai déjà manqué le premier avec la belle victoire contre la Corée du Sud mais j’ai pu revoir les quatre buts en replay, dont le premier et le dernier particulièrement réussis.

Ce n’est pas pour la raison absurde qu’il convient désormais de soutenir les femmes après avoir applaudi les hommes que je me passionne, mais tout simplement parce que j’apprécie le foot féminin de la même manière que, depuis longtemps, je me délecte du tennis féminin – je continue à penser que, tous sexes confondus, le plus extraordinaire jeu d’attaquant au filet a été celui de Martina Navrátilová.

Le foot féminin, en raison de la différence des natures et des physiologies, parce qu’il est moins violent, permet justement à ceux qui raffolent du jeu en lui-même d’en voir mieux l’essence, de mieux distinguer ses séquences et leur organisation.

La double conséquence – qui n’est pas périphérique mais centrale – de ce mode d’affrontement est bienfaisante.

D’une part, les joueuses font infiniment moins de chiqué et ne sont pas en permanence à terre, comme à l’article de la mort.

D’autre part, elles ne passent pas leur temps à contester l’arbitrage et à se rendre ridicules par leur posture vindicative. Un Neymar féminin n’est pas concevable.

Il y a, dans la féminité – et qu’on m’épargne les remarques inélégantes sur l’esthétique, au demeurant diverse comme l’humanité – de celles qui représentent la France, quelque chose qui renvoie à une conception plus civilisée du rapport de force, à une urbanité de la confrontation qui, dans tous les cas, est un bonheur, une chance. L’esprit de compétition ne fait pas perdre l’esprit ni l’allure.

Il n’est pas choquant de ne pas regarder le foot féminin, de ne pas l’aimer, mais cette abstention, ce désintérêt, voire cette affectation de supériorité ne rendent pas plus virils, au pire sens de cet adjectif, les hommes qui s’en glorifient.

Extrait de : Justice au Singulier

À lire aussi

Le journal “Le Monde” et le réel

Imprimer ou envoyer par courriel cet article Qu’on ne croie pas à une irrésistible b…