Editoriaux - Histoire - Musique - People - Table - 6 avril 2018

La mort d’Higelin, l’autre grand Jacques

La Faucheuse n’est décidément pas tendre à l’endroit des mélomanes. Et c’est un vide immense que laisse désormais la mort de Jacques Higelin, l’autre grand Jacques, à classer pas loin de Brel, non point pour sa musique – ils ne boxaient pas exactement dans les mêmes catégories – mais pour l’intensité de leurs prestations scéniques respectives.

De Georges Brassens, Jacques Brel assurait que ses chansons se suffisaient à elles-mêmes, alors que les siennes avaient besoin de s’incarner physiquement sur les planches. Il en allait ainsi de Jacques Higelin, qui se voyait, se ressentait, autant qu’on l’écoutait. Le père Higelin sur scène… tout un poème. Mieux : une tragédie, de sueur, de larmes, d’émotions, de vibrations.

Pourtant, rien ne prédestine ce chanteur estampillé Rive gauche à devenir la bête de foire qu’on sait, tant il est vrai que travailler avec le duo Brigitte Fontaine/Areski Belkacem n’annonçait en rien les orages électriques à venir. Pourtant, en 1975, explose la bombe BBH 75. Si, avec son Melocoton, Colette Magny peut se vanter, en 1963, d’avoir créé le premier blues français qui ne fasse pas honte à ses augustes devanciers afro-américains, cet album peut aussi faire figure de premier album de rock français digne de ce nom.

Il est vrai qu’à rebours de la concurrence, le vieux bandit possède un atout de taille dans sa manche : l’amour du beau français, noble sentiment qu’il tient de Charles Trenet, son mentor. Si Claude Nougaro, seul de sa catégorie, parvient à le faire swinguer, ce fichu français, il faut attendre Jacques Higelin pour qu’enfin la langue de Molière puisse rocker et rouler à son tour. Ce don n’était pas donné à tout le monde, hier comme aujourd’hui, et d’imparables scies, “Cigarette”, “Je veux cette fille” ou “Banlieue Boogie Blues” sont toujours là pour en témoigner.

Et puis, la scène et les feux de la rampe, écrivions-nous. De décembre 1981 à février 1982, Jacques Higelin squatte le cirque d’hiver, celui de Bouglione, à Paris, enchaînant les prestations à un rythme infernal. Comme on dit : « Je le sais, j’y étais… », « J’y suis même de nouveau… », en rédigeant ces lignes. Les concerts s’étalent près de quatre heures durant. Il est infatigable. Il y a des acrobates, des clowns et des jongleurs. Ses musiciens envoient le bois et le reste, à tel point qu’il doit régulièrement les calmer : “Trop de notes, le saxo !” Entre deux chansons, il s’assoit parfois sur le rebord de la piste circulaire, histoire de fumer un clop, d’avaler une rasade de scotch à même cette boutanche qu’il partage avec les spectateurs du premier rang. Et c’est ainsi que je partage une gorgée de pur malt avec cet escogriffe survolté…

Puis, la Fête de la musique, à Paris, en 1983. Juché sur la remorque d’un 36 tonnes, et flanqué de son grand orchestre, il sillonne Paris, près de cinq heures durant, façon joueur de flûte à Hamelin. Une fois encore, je suis plus qu’épaté par le troubadour fonctionnant au triphasé. À une gisquette plus qu’amie, venue des USA et très bluffée par l’affaire, je souffle à l’oreille : “Tu vois, il n’y a qu’en France qu’un sprinter puisse faire la course en tête lors d’un marathon…”

Bien sûr, et sur la fin, le troubadour énervé en question avait fini par poser son baluchon. Il en avait le droit, plus qu’un autre, plus que quiconque. Son imposante discographie, en tous points impeccable – même ses albums moyens sont à mille coudées de la production actuelle –, parlait pour lui. Avec le fils, Arthur H, et la fille, Izïa, la descendance est globalement assurée : pas de Maître Gims ou de David Guetta dans la lignée. En matière de bonne musique, les enfants Higelin auront au moins fait – en leur domaine, il va de soi – mieux que ceux de Charlemagne.

Tu peux dormir en paix, grand Jacques. Champagne pour tout le monde et… caviar pour les autres, pour paraphraser le titre de deux de tes meilleurs disques. Et à la tienne, surtout !

PS : il paraît que Jacques Higelin était de gauche. Ah bon ? Oui, peut-être, sûrement… Est-il véritablement utile de préciser à quel point je m’en fous ?

À lire aussi

On ira tous au paradis : Dick Rivers a rejoint Johnny !

C’était un peu le mal-aimé qu’on aimait bien, toujours un peu à la traîne de Johnny et d’E…