Dix-huit ans, déjà, ont passé depuis la fin de la trilogie Matrix et voilà qu’un quatrième opus débarque sur nos écrans : Matrix Résurrections est programmé depuis le 22 décembre en salles. Jouissant d’une aura quasi-biblique chez les amateurs de science-fiction, d’anticipation et de cyberpunk, cette saga postmoderne, souvenons-nous, imaginait un XXIIe siècle dans lequel les humains sont réduits en par les machines. Ils leur servaient littéralement de piles énergétiques et, plongés à leur insu dans la « matrice », un environnement virtuel, semblable en apparence à notre époque contemporaine, la réalité de leur condition leur était cachée.

Parmi ces esclaves ignorants, Neo, redoutable hacker, est un jour approché par des rebelles du monde réel parvenus à pénétrer clandestinement dans la matrice et décidés à lui révéler le simulacre de réalité dans lequel il vit. En effet, leur chef, Morpheus, pense que Neo est « l’Élu », celui qui, selon une prophétie, libérera l’humanité de la matrice et mettra fin au joug des machines…

Si chaque spectateur y est allé de son interprétation concernant la symbolique de la matrice ( de consommation, capitalisme, société du spectacle…), la tirade de fin du premier film dans laquelle Neo menace le « système » a le mérite de clarifier la position des réalisateurs, les frères Wachowski : « Je sais que vous avez peur, vous avez de nous, le changement vous fait peur [...] Je vais montrer à ces gens ce que vous ne voulez pas qu’ils voient, un monde débarrassé de vous. Un monde sans lois ni règles, sans limites ni frontières. Un monde où tout est possible. »

Ainsi donc, à en croire les propos anarchisants de Neo, l’asservissement que subissent les humains serait étroitement lié au corset qu’imposent les lois, les règles, les limites et les frontières. Or, si l’on accepte l’idée communément admise que la matrice est une métaphore de la de consommation, il y a là un contresens philosophique total. Car le capitalisme, précisément, a besoin de faire sauter toutes les barrières physiques, géographiques, économiques, étatiques, institutionnelles, morales, spirituelles, culturelles, ethniques, familiales et sexuelles pour prospérer. Il n’y a guère que l’extrême gauche bourgeoise et adulescente pour ne pas voir que la culture de l’illimité, du progrès et du no border va dans le sens du système ; les frères Wachowski font preuve ici d’une rare naïveté.

Partisans assumés d’un dévot, les deux frères faisaient d’ailleurs l’éloge, dans les deuxième et troisième films, de l’homme nouveau et universel, délesté de toute appartenance nationale ou ethnique, à travers la population « créolisée » de Zion, la cité des humains rebellés contre les machines. Ses habitants, on s’en souvient, se réunissaient en rave-parties pour s’adonner à des danses tribales, pulsionnelles et hyper-sexualisées, à mille lieues de la tradition européenne, sur des couillonnades électroniques sans âme et désincarnées. On imagine là la conception de la selon les frères Wachowski…

Conformément à leurs inclinations postmodernes, les réalisateurs choisirent même, au courant des années 2000, d’outrepasser les contraintes de la nature et de changer de sexe. Confirmation, s’il en fallait une, de la philosophie libérale qui est la leur et dans laquelle baigne l’ensemble de leur œuvre. Autant dire que ceux qui prétendaient jadis critiquer la marchandisation, l’artificialisation et la fausseté du monde ont perdu le peu de crédit qu’ils avaient.

Dans sa forme même, la saga Matrix, au-delà du budget pharaonique dont elle a bénéficié, ne cesse de promouvoir les valeurs marchandes et consuméristes : présentisme, culte du rythme, de l’action, du montage énergique, de l’image chic et choc retouchée par ordinateur (le fameux « effet bullet time »), sur-esthétisation visuelle (jusque dans les tenues vestimentaires des personnages), placement de marques, déclinaison en série animée et produits dérivés en tous genres…

C’est donc avec une certaine logique que le troisième film se terminait par l’alliance contre-nature des humains et du système face à un programme informatique devenu incontrôlable. La saga ayant abandonné, en cours de route, ses objectifs initiaux, les humains se résignaient in fine à accepter la victoire des machines (du capitalisme ?) et la fausseté du monde virtuel. Un message de conclusion qui désarçonna plus d’un spectateur.

Le quatrième opus, bizarrement, semble vouloir revenir aux enjeux initiaux : s’émanciper de la matrice. Construit selon le motif du chevalier venu secourir sa princesse en captivité, le film s’en prend tout du long, et avec une hypocrisie déconcertante, à Hollywood et à la mode des réécritures mercantiles : suites, remakes, reboots et spin-offs. À l’image du pompier pyromane, Matrix Resurrections se cherche de toute évidence une légitimité qu’il n’a pas. Postures et imposture.
Les dialogues sont toujours aussi nébuleux qu’auparavant, mal écrits, mais le puzzle narratif reste stimulant, porté par un tandem qui a déjà fait ses preuves par le passé : Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss sauvent l’ensemble du désastre.

31 décembre 2021

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