Affaire Traoré, racisme dans la police : le ministre de l’intérieur et la ministre de la justice sur réagissent-ils ?

Analyse de Guillaume Jeanson, avocat au micro de Boulevard Voltaire

 

a évoqué hier en conférence de presse le terme de “soupçon avéré”, un oxymore dont nous peinons à trouver une application juridique. Quelle est votre opinion?

 Qu’il s’agit là d’un bien curieux néologisme. Quelques esprits taquins pourraient même être tentés d’y reconnaître l’empreinte de l’esprit d’« en même temps » dans un registre judiciaire. Une empreinte dangereuse dans une sphère judiciaire qui cherche, au contraire, à bannir l’ambiguïté et la polysémie pour tenter de circonscrire le champ des erreurs dont les conséquences peuvent peser si lourdement sur la vie de ceux qui en sont victimes. Au risque, il est vrai, de cultiver une langue qui apparaît parfois inutilement jargonneuse au profane, ce qui est un autre débat. Qu’est-ce que veut dire ici le ministre ? Un soupçon « avéré » peut-il vraiment – sans risquer le contre-sens – demeurer un « soupçon » ? Par ses tâtonnements verbeux, le ministre semble davantage chercher une réponse à une autre question : Comment fuir le risque politique de déplaire à cette foule recelant des électeurs potentiels, sans prendre celui de déplaire aux fonctionnaires qui dépendent de son ministère ?

 

Le Ministre a également déclaré à propos de l’affaire Adama que “l’émotion dépasse le juridique“. Qu’a-t-il voulu dire? De notre coté on hésite entre démagogie, incompétence ou calcul politique… Quelle est votre opinion?

Cette autre formule est proprement surréaliste dans la bouche d’une personne chargée du bon respect de l’ordre sur le territoire national. Elle laisse en effet presque supposer qu’il existerait pour nos hommes politiques en exercice une sorte de devoir de démagogie au-delà d’une certaine émotion éprouvée par la foule. De tels propos ne portent-ils pas les germes du chaos ? Car, à suivre cette logique invraisemblable, qui devrait (et qui pourrait) être habilité à juger du degré d’émotion suffisant pour s’affranchir de la règle de droit ? L’exécutif ? Suivant quels critères ? Pour satisfaire les intérêts de qui ? Un tel régime pourrait-il d’ailleurs s’appeler encore démocratie ?

Cette rhétorique dangereuse masque bien mal une incohérence profonde de la part gouvernement : après avoir expliqué pendant trois mois que le risque sanitaire pouvait justifier de nombreuses atteintes aux libertés publiques, on ose désormais prétendre sans rougir qu’il appartient au politique de ne plus faire respecter ces interdits sanitaires -et donc de mettre en danger de nombreuses personnes- pour satisfaire les besoins de revendications publiques d’une partie de la population. Interrogeons-nous un instant : et si, par une fiction impertinente, cette partie de la population portait désormais des revendications déplaisantes aux yeux de nos gouvernants, pourrait-on réellement imaginer un seul instant que la décision de ces derniers demeurerait la même ?

 

L’avocat de la famille Traoré a rejeté la proposition de rencontre de Nicole Belloubet au nom de la “séparation des pouvoirs”. A-t-il eu raison de le faire?

Nicole Belloubet n’a certainement pas à intervenir. Si l’on s’en réfère d’ailleurs au recueil de déontologie des magistrats tel qu’il émane du conseil supérieur de la magistrature, les magistrats diligentent et conduisent les procédures, mènent les débats et rendent leurs décisions « en toute indépendance ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que dans l’exercice de leurs fonctions, « ils bannissent par principe et repoussent toute intervention tendant à influencer, directement ou indirectement, leurs décisions ». Plus encore, ce texte précise, que « gardiens de la liberté individuelle, ils appliquent les règles de droit, en fonction des éléments de la procédure, sans céder à la crainte de déplaire ni au désir de plaire au pouvoir exécutif, au pouvoir législatif, à la hiérarchie judiciaire, aux médias, à l’opinion publique ou à toute autre organisation. »

La presse fait état du fait que l’Elysée aurait demandé à Nicole Belloubet de se pencher sur ce dossier. Si tel était le cas, l’on serait alors en droit de se demander pourquoi. Serait-ce pour intervenir ? Cela poserait alors un problème évident. Serait-ce simplement pour faire de la communication ? Je comprendrais alors que mon confrère se refuse à se prêter à une telle mascarade, d’autant qu’il lui appartient évidemment de mener la stratégie qui lui semble la plus adaptée à la défense des intérêts de ses clients. Comme vous, j’ai lu que deux prochaines auditions auront lieu en juillet dans l’enquête sur la mort d’. D’après certains médias, mon confrère y aurait vu une réponse aux manifestations contre les violences policières. Le procureur de Paris aurait affirmé, quant à lui, que les auditions étaient déjà prévues avant. Séparation des pouvoirs ou pas, on voit que la guerre de la communication est encore loin d’être terminée.

 

Cette affaire ressemble en plusieurs point à ce que fut l’affaire Leonarda pour François Hollande… Est-ce le cas?

Ce qui est assez intéressant avec ce parallèle que vous dressez est qu’on avait en effet assisté à l’époque de l’affaire Leonarda à un véritable fiasco de communication qui était directement lié au fait que le Président de la République François Hollande s’était alors essayé à un désastreux exercice d’« en même temps » avant l’heure : « en même temps » « humain », en permettant à la jeune fille de rester si elle le souhaitait et, « en même temps » ferme, en demeurant inflexible quant à l’expulsion de sa famille. Un positionnement qui revenait surtout à la placer de façon absurde face à un dilemme déchirant et donc… tout aussi « inhumain ». Un positionnement qui, devant la réponse aussi évidente que désinvolte de l’adolescente, s’était de ce fait retourné de façon cocasse contre le Président. Car la crainte qu’éprouvait François Hollande de déplaire à certains lui avait en définitive valu de déplaire à tout le monde. Comme ici.

L’on aurait certes pu en rire si seule avait été en jeu la personne de monsieur Hollande, citoyen « normal ». Le fait que, ce faisant, les actes de celui qui aimait à se penser « président normal » aient hélas terni du même coup la fonction présidentielle qu’il était censé incarner, incite en revanche à la plus grande réserve. Car ce que semblent oublier certains professionnels de la politique -mais que n’oublient en revanche jamais les citoyens spectateurs navrés de leurs errements- c’est qu’au-delà de ces pirouettes lamentables de communicants, nous assistons à la poursuite inexorable d’un affaissement drastique de l’autorité de l’état.

Entretien réalisé par Marc Eynaud

 

 

10 juin 2020

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