Editoriaux - International - Religion - 23 décembre 2019

L’opium du peuple et le dealer

Les prismes de lecture occidentaux sont-ils pertinents pour comprendre et éventuellement juger d’une décision politique prise dans un autre pays dont la culture est très différente à propos de religion ? Postulons que cela soit possible, qu’il existe en matière de sacré un universalisme, comme René Girard en a eu l’intuition.

Le président de l’empire chinois a demandé, le 6 novembre dernier, une mise en conformité de textes sacrés d’origine étrangère afin de les rendre compatibles avec la « nouvelle époque » et la doctrine marxiste-léniniste, nous apprend Le Figaro du 22 décembre. La Bible judéo-chrétienne, le Coran musulman, les Sutras bouddhistes devront être évalués, retraduits et, le cas échéant, modifiés.

George Orwell avait bien imaginé, dans 1984, un monde où les témoignages du temps passé seraient constamment modifiés afin d’être conformes à la doxa du moment. Le héros du livre Winston est l’un des ouvriers de ce révisionnisme institutionnel et permanent destiné à faciliter l’emprise d’un parti sur une population privée de passé, de mémoire. Les couches superposées de mensonges qui se rajoutent les unes aux autres enfouissent la vérité jusqu’à la rendre inaccessible.

La Chine est un adversaire économique redoutable qui a su s’accaparer les recettes diablement efficaces du capitalisme sauvage pour commencer à bâtir un empire. Mais ce libéralisme économique débridé reste cantonné à la seule sphère économique. Il serait vain de chercher un libéralisme politique qui n’a pas droit de cité – les troubles de Hong Kong en témoignent. En matière religieuse aussi, tibétains et ouighours ont subi et subissent encore des persécutions. Ces guerres civiles larvées sont-elles plus ethniques que religieuses, ou l’inverse ? C’est un point de discussion où il serait risqué de s’aventurer.

Comme tous les autres documents, les textes reconnus comme sacrés par les personnes confessant une même foi font l’objet de traductions, pour les rendre accessibles à leurs lecteurs d’une époque ultérieure et d’une langue autre. Il serait illusoire de demander à chaque chrétien du XXIe siècle de devenir un expert en hébreu et en grec ancien pour accéder à la Bible. Si nul ne conteste qu’une traduction soit une trahison, il y a la volonté, chez tout traducteur de bonne volonté, de rendre les distorsions aussi infimes que possible.

La tentative de censurer un texte sacré n’est pas nouvelle. L’épisode de la femme adultère qui fait l’objet du début du chapitre VIII de l’évangile de Jean est absent d’un nombre assez élevé de manuscrits très anciens pour ne pas être un hasard. Même si les musulmans présentent le Coran comme la révélation (orale) de la parole d’Allah via l’archange Djibril à Mahomet, qui peut affirmer que la mise par écrit demandée par Abu Bakr et la démarche d’unification/universalisation initiée par Othman aboutissant au Coran « canonique » des Omeyyades est exempte de toute intrusion d’un pouvoir politique ? Xi Jinping ne ferait que copier les premiers califes avec une évidente intention totalitaire, imposer à un peuple une pensée ne s’écartant pas de la norme édictée par un pouvoir politique soucieux de sa pérennité…

Karl Marx dénonçait la religion comme l’opium du peuple, une drogue favorisant la soumission du prolétariat à la classe bourgeoise dominante. Ce même opium qui était au XIXe siècle utilisé par les Anglais pour affaiblir les Chinois et leur imposer un commerce dont leur pouvoir politique ne voulait pas. C’est aujourd’hui un pouvoir communiste et chinois qui voudrait promouvoir des religions frelatées et dénaturées, confortant son catéchisme marxiste. Le geste du dealer qui trafique la dope qu’il va revendre ? La dissidence chinoise a encore quelques raisons d’exister.

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