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Vous n’entendrez pas parler de Julie aux informations. Car si Julie regarde la télé, la télé, elle, ne regarde pas les gens comme Julie.

Julie vit à Caen, dans un pavillon. Provinciale, scolarité brève, divorcée d’un mari infidèle, en couple avec un « compagnon » rencontré au travail, deux fils adolescents, des journées sans fantaisie, un cours de zumba par semaine. Des femmes comme Julie, on en croise à tous les coins de rue de la France périphérique. Dernièrement, elle a été virée sans ménagement d’un job dans la « grande distri ». Son monde s’est effondré.

Benoît Rayski, que les lecteurs de Boulevard Voltaire connaissent bien, s’est entretenu avec elle et raconte son histoire au fil des pages, au fil des rencontres, sous forme de tableaux. France moyenne, joies simples, honte de ne pas travailler. Les courses taillées au plus juste, les enfants qui veulent des vêtements de marque, de petites folies innocentes. Parfois, au détour d’une page, une dignité de vestale au milieu d’un univers calibré pour la médiocrité. Julie se tient droite, elle n’aime pas les gros mots, elle est belle, elle se résigne à son destin. « C’est comme ça. » On imagine avec tendresse à quoi ressemble son sourire triste et enfantin.

Ce livre est bref et poignant ; il n’a pas d’autre prétention que celle de parler des millions d’invisibles de cette « France de l’envers », mais cette prétention est énorme et malheureusement rare. Son héroïne, fragile, courageuse, à la dérive dans inhumain qu’ont fabriqué libéraux et libertaires, est infiniment touchante. On voudrait la prendre dans ses bras et lui dire que ça va aller. Benoît Rayski a dû y penser aussi.

Que vont devenir toutes les Julie broyées par la roue du capitalisme, hébétées par la médiocrité organisée de ces existences grises, de ces petits bonheurs commerciaux, piétinées par le pouvoir et menacées d’extinction ? Bien malin qui le dira. Cette question noue la gorge.

Dostoïevski faisait dire à Ivan Karamazov que toute la science du monde ne valait pas les larmes des enfants. Ce livre sobre, qui sonne si vrai, montre que toute la bienveillance en carton du nouveau monde, son atroce cynisme, son écrasant mépris, ses aberrants projets, son insondable vulgarité et son pouvoir sans limites ne valent pas la pudeur héroïque de Julie. C’est comme ça.

29 juillet 2019

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